Aes Dana – (a) Period. | Nous vivons dans une époque

Un peu comme Scorn, je vais éviter de trop sombrer dans la redondance introductive en vous dirigeant vers cette lettre d’amour. Ou celle-ci. Ou encore celle-là. Voire les trois, vous seriez mignons. Quoi qu’il en soit, Aes Dana, c’est un des bijoux de la scène électronique française que presque tout le monde nous envie. Enfin, apparemment sauf les français, puisque les représentations de l’artiste dans notre pays se comptent sur les doigts d’une main ces dernières années, et je ne parle pas de la disette culturelle des 18 mois que l’on vient de traverser. À bon entendeur maintenant que les affaires reprennent. Or donc, vous savez normalement très bien à quel point j’estime Ultimae Records et son exploration sans fin des musiques panoramiques conjuguant le meilleur de la technologie et de la nature. Production clinique et détails croustillants se croisent avec paysages sonores foisonnants qui se traduisent en compositions valant définitivement plus que la somme de leurs parties. Et Aes Dana, en tant qu’officier de l’écurie lyonnaise, tape forcément dans le haut du panier du haut du panier.

J’avais déjà évoqué les aussi rares que qualitatifs disques ambient du label avec Remote Redux de James Murray et Francis M Gri, et (a) Period. s’installe sur des territoires limitrophes, cédant à peine à quelques plaisirs coupables rythmiquement dilatés ; on ne se refait pas, après tout. Et je suis loin de m’en plaindre, ces apparitions étouffées donnent à l’ensemble une teinte dub techno sublimée par le sound design glitché, un hymne splendide aux contrastes et aux amplitudes. Les mêmes qui ont alimenté nos existences respectives depuis le début de l’année dernière, et s’expriment dans les chapitres de (a) Period. comme un exutoire de toutes les pensées et de tous les sentiments contradictoires qui se sont télescopés dans nos circuits neuronaux sous tension. Des doutes sur nous-mêmes et sur ce qui nous entoure qui restaient cachés dans l’ombre, et se sont révélés non pas en rejoignant la lumière, mais parce que cette période crépusculaire a habitué nos yeux à l’obscurité. Des fractures humaines complexes mal consolidées par excès d’isolement, de solitude et de silences assourdissants, ne laissant comme seul interlocuteur que notre inconscient malmené par des injustices qu’il est incapable de traduire. L’arrêt quasi-complet de la vie active, sociale, frénétique que l’on a toujours considérée comme acquise, traduite ici par la présence parcimonieuse de structures rythmiques contenues, échos distants d’un passé voisin qui semble paradoxalement lointain. Un réétalonnage cognitif pour se resynchroniser avec les constantes qui nous guident et pour réapprendre à respirer, aussi. La pondération des avantages et inconvénients personnels de cet intervalle suspendu dans le temps, inédit pour une majorité d’entre nous, est par définition subjective. Un peu de recul nous montre cependant que la paralysie brutale de nos routines a permis de ralentir. Nous ralentir. De voir plutôt que de se contenter de regarder. D’écouter sincèrement au lieu de faire semblant d’entendre. D’être à nouveau attentif aux détails, à l’invisible, à notre corps, à nos semblables ; tous ces stimuli jusque-là noyés dans des vies qui ne dorment plus. Comme un signe du destin pour nous permettre de nous retrouver et nous réaligner avec certaines facettes aussi fines que cruciales de notre réalité.

Une dichotomie explorée avec la sensibilité et la précision caractéristiques de Vincent Villuis, voguant avec fluidité sur ces émotions et ces réflexions, entre atmosphères aquatiques, luxuriance texturale et états d’esprit divergents. Les tempos passent en mouvements restreints dans notre champ de vision, voilé par le double vitrage littéral qui nous sépare du monde extérieur, et celui impalpable qui embrume les sens ; les grains de sable s’écoulent désormais en suivant la vitesse des astres et non plus celle des Hommes. Apparitions, disparitions. Pensées cycliques et envies frustrées. Des spectres de souvenirs ou bien de rêves ? Le produit artificiel du manque ou l’expression enfin accordée aux interstices ? Peut-être les deux, car la brutalité du changement stimule aussi nos fantasmes et nos folies, il paraît. De l’inquiétude à l’apaisement, de la révolte à la compréhension, de la colère à l’acceptation, (a) Period. est le journal intime d’une expérience unique de nos vivants, exceptionnelle de par son ampleur, incompréhensible de par sa gestion personnelle et globale, et imprévisible de par ses conséquences. Ces questions, ces peurs et les ascenseurs émotionnels qui en ont résulté transpirent d’une des plus belles manières dans ce genre de musique que je perçois comme intemporelle. Un manifeste dépeint par toutes les nuances que l’on connaît déjà, et aussi toutes les nouvelles que l’on a récemment découvertes, qu’elles soient agressives ou délicates.

La démonstration qu’il est plus raisonnable, même si c’est contre-intuitif, de se positionner dans le sens du courant pour le mettre en échec, plutôt que de lui faire face et perdre faute d’endurance. Et loin de nier la colère et les injustices que nous avons tous expérimentées, cet album nous invite à les convertir en énergie positive pour avancer et relativiser, et surtout pas ignorer ou accepter.

C’est disponible dès aujourd’hui en plein de formats, même s’il faudra être patient pour le double vinyle parce l’industrie a du mal à suivre, surtout pour les indépendants. Mais l’attente des objets en vaut toujours la chandelle chez Ultimae, sachiez-le.

Dotflac

2 commentaires

  1. Le tournant qu’à pris Ultimae il y quelques années, en s’éloignant petit à petit de la downtempo « traditionnelle », pour aller de plus en plus vers des albums plus portés vers l’ambient et l’IDM, avec cette minutie sur les détails et le sound design, tout en gardant cette identité si particulière, est vraiment incroyable.

    Peut être un peu moins de sorties qu’avant, mais des albums toujours plus beaux et méticuleux.

    Quand je vois Solar Fields qui n’arrive pas, à mon goût, à se renouveler (en témoigne la réédition de ses anciens albums), ou CBL qui continue à faire du CBL (même si cela me va très bien), je suis vraiment content à chaque nouvelles sortie de ce label.

    Je ne suis jamais déçu et l’apport des nouveaux arrivants est toujours pertinent et envoutant.

    L’évolution de Martin Nonstatic est juste phénoménal. Passer d’albums dub ambient à Ligand, c’est merveilleux et cela montre le travail monstrueux de l’artiste et du label.

    Merci Ultimae, tu as été ma porte d’entrée dans le monde de l’ambient et après toutes ses années tu restes mon label préféré.

    Merci Dotflac pour continuer à rendre hommage à ce merveilleux label et ses artistes avec tes magnifiques critiques.

    1. Je suis plutôt d’accord sur CBL et Solar Fields (Origin #03 était bien quand même, mais moins marquant que certains albums du passé, pareil pour CBL). Et oui, y en a qui sont salés du « changement » d’orientation du label au niveau musical, mais je fais partie comme toi de ceux qui le bénissent. L’attention au moindre détail tout en gardant cette fidélité à leur musique panoramique persiste à me fasciner.

      Et de rien, merci à toi pour ton commentaire.

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