Igorrr : des pâtes au Nutella ?

Sauriez-vous seulement imaginer un morceau portant le doux nom d’« Œsophage de tourterelle » ? Ou de « Sueur de caniche » ? Ou « Half a pony » ? Moi non. C’est d’ailleurs un peu ce qui titille la curiosité lorsque l’on tombe sur un album d’Igorrr. Igorrr, alias Gautier Serre, co-fondateur de Whourkr, « un groupe de death metal / électronica / Breakcore ». Ok, ça promet. Effectivement, c’est à la hauteur de ses promesses. Noir, brutal, gras.

Lorsque l’on prend son courage à deux mains, et que l’on essaie enfin de savoir ce qui se cache derrière le « Petit Prélude Périmé » (parce que avouons que ça a de quoi titiller), d’abord, on prend une belle claque, mais pas dans le sens figuré, hein, dans le sens de l’impact relativement violent qui s’abat sur visage, et qui fait esquisser un mouvement de recul, automatisme proportionnel à l’énergie cinétique de la claque, et dû aussi à une fuite instinctive face à la douleur. Une claque quoi. Mais lors de cette minute 57 secondes, l’on a beau ne pas vraiment avoir compris ce qu’il se passait, on a quand même saisi une chose : c’est bien un chant de piaf qu’Igorrr s’amuse à distordre affreusement, sur fond de clavecin et de beats plus efficaces que trois cuillères à soupe de café soluble dégueulasse par tasse pour se réveiller le matin. Et pendant 4 ou 5 secondes, c’était quand même assez rigolo. Non pardon, je reformule : c’était quand même assez écoutable pour que l’on trouve cela rigolo.

Bon, passons à la deuxième chanson. « Mastication Numérique ». Où notre amuseur se plaît à habiller une gentille ginguette de beats, d’abord très sympathiques, puis le devenant beaucoup moins lorsque intervient un borborygme purement métalleux, puis un improbable accord de guitare bien grasse. Mais pourquoi ? Pourquoi diantre diable, Igorrr, t’amuses-tu  à saborder ce qui aurait pu être un petit air bien agréable ? Pourquoi ? Parce qu’Igorrr ne veut pas être gentil. Igorrr veut être brutal, Igorrr va dans l’extrême. Et de là pourra naître autre chose. C’est très simplement la leçon de « Tartines de contrebasse ». Lorsqu’on le croit se perdre dans une surenchère de beats plus rapides, plus distordus et plus énervés que ce que nos pauvres petits organes peinent déjà à supporter (on en est qu’à la troisième chanson de l’album…), et bien non, il se rattrape, et nous avec, avec une contrebasse salvatrice sortie de nulle part. Mais qu’est-ce qu’il fabrique, tudjuu ?

A l’écoute de l’album, Igorrr nous apparaît comme un vague sorcier musical, qui, tour à tour, nous agresse et nous berce. Le plaisir des moments doux est angoissé, dans l’attente de l’orage qui peut arriver à n’importe quel moment. L’écoute est difficile, toujours sur la corde raide, toujours les nerfs à vifs, on prend avidement le plaisir que nous offrent quelques secondes par-ci par-là, en courbant l’échine pour laisser passer les intempéries. Et puis forcément, on y revient, pour ces quelques moments de franche rigolade lorsqu’il mélange clavecin, religion, scatologie et baguette bien cuite. Alors on reprend finalement quand même un peu de sa tambouille, qu’on apprend à décrypter, petit à petit. A force, la compréhension se fait, et puis, quand on sait à quel moment les tympans vont piquer, ça permet de l’attendre plus sereinement et de savoir apprécier le reste.

Comme les brebis du Génie des Alpages dans un film de Robert Rodriguez

Il apparaît alors qu’Igorrr prend un plaisir malin à mélanger du baroque avec du breakcore (il paraît que cela porte le doux nom de Baroquecore), des cantatrices et des raclements issus des plus sombres recoins de la gorge d’un barbare métalleux, et à habiller le tout de noms de morceaux plus improbables les uns que les autres, et de visuels d’albums pour le moins dérangeants. Le tout apparaissant comme un grand foutage de gueule, un simple amusement vers la recherche du plus inécoutable.

Non point. A force d’écoute, sa recette s’éclaircit, les ingrédients une fois identifiés, le tout devient plus digeste, et la précision millimétrique de l’artiste apparaît au grand jour. Derrière cet indicible et inaudible bordel apparaît une structure et une finesse dont peu d’artistes de Breakcore peuvent se targuer. Derrière ce qui semblait une ignoble tambouille, un mélange écoeurant et déstabilisant, apparaît désormais une originalité certes déconcertante, mais la façon dont elle bouscule se mue petit à petit en plaisir non dissimulé. Il est alors possible d’entr’apercevoir, derrière la forme peu ragoûtante, les nuances de ton, les humeurs changeantes et hésitantes d’Igorrr, passant sans prévenir d’un registre que je qualifierais de « n’importe quoi festif et absurde» (un peu comme si on mettait les brebis du Génie des Alpages dans un film de Robert Rodriguez, si vous voyez) à quelque chose de beaucoup plus noir, acerbe, amer, corrosif, et ce parfois au sein d’un même morceau (« Brutal Swing », « Excessive Funeral »).

Et lorsqu’enfin on se sent assez cuirassé et courageux pour suivre le sorcier dans ses humeurs délirantes, il est alors possible d’apprécier pleinement la noirceur de « Phasme Obèse » (si, si.) autant que de se faire détruire les oreilles par « Tendon », ou de rire sans honte de l’improbable « Dieu est-il un être ».

Si je ne devais donner qu’une image, je dirais qu’Igorrr, c’est comme un plat de pâtes au Nutella. Au début ça écoeure, et puis passé le rejet instinctif que cette association douteuse nous provoque, on se rend compte qu’on fait c’est très bon. Et que ça cale.

Vous reprendrez bien une moitié de poney ou un peu de Chopin 2.0 ?

Ehoarn

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