Pharmakon aux Mains d’Œuvres | Sous le terrier du Lapin blanc

L’année dernière, c’était Carbon Based Lifeforms. En 2026, le concert annuel qui me sortit de ma stase troglodyte, ce fut Pharmakon. Un peu de violence dans ce monde de stupidité. Étonnamment, et ça me va d’ailleurs très bien comme ça, assez peu de monde pour cette soirée. Ça se remplit sans jamais se bousculer, la salle étant de taille assez confidentielle, ce qui permettra quelques digressions artistiques que je vais tenter de vous décrire.

Le spectacle commence avec Shantidas en première partie. Je ne sais absolument pas à quoi m’attendre, ne connaissant rien du bonhomme et n’ayant pas lu le programme détaillé de ce 14 mai aux Mains d’Œuvres, mais vu le plat de résistance qui va suivre et le fait qu’il y a un caddie sur scène, je devine que je peux préparer mes bouchons d’oreilles. Petit inventaire visuel du matériel à disposition, au-delà du chariot de courses : des micros de contact, des lumières stroboscopiques, et divers outils de bricolage improvisés ou non, peut-être pour torturer l’objet de la représentation (spoiler : pas que). Et à peine ai-je le temps de réaliser qu’un homme barbu à la chevelure grise est monté sur scène, que ça défouraille direct avec un assaut polysensoriel mitigé par ma préparation mentale préalable.

Au centre de la représentation donc, ce caddie, source logiquement d’impacts métalliques atonaux comme ressource sonore initiale. Mais l’interaction entre les microphones collés aux barreaux du chariot, les objets destinés à les frapper, l’artiste en transe et son circuit électronique en aval ont déstructuré cette relative simplicité en des murailles texturales et des drones franchement colossaux, transformant la sécurité du lieu en une installation post-apocalyptique où l’humain semble au mieux avoir été effacé depuis longtemps du paysage, et s’est au pire transformé en machine sans une once de conscience. Du caddiecore qui prêterait à rire au départ, mais la froideur et la puissance produites par l’artiste m’ont réellement transporté. Et si ça ne suffisait pas, une surprise supplémentaire arrive en cours de performance : Shantidas chope son chariot piqué au Lidl du coin, et fait comprendre au premier rang que s’il ne bouge pas dans les cinq secondes, il va littéralement leur rouler dessus. Une partie du live se déroule donc au sein du public, et c’est un fait aussi inattendu que louable d’aller se mêler à ses auditeurs, pour être au plus près du son. Une seconde incursion hors scène se fait d’ailleurs à la fin du set, le chariot déglingué par un marteau au préalable, laissé pour mort sur un surplomb avant que le bonhomme ne l’achève en lui balançant son marteau de la scène. Je crois d’ailleurs qu’un homicide involontaire par objet contondant a failli être commis sur une personne de l’auditoire. Bref, chouette découverte bien débridée que ce Requiem pour un Caddie, qui a chauffé la salle comme il le faut pour Pharmakon.

Court entracte avant que Margaret Chardiet n’essaye désespérément de signaler à la régie son qu’elle est prête à nous crucifier immédiatement. Et sans fioriture, ça attaque à la jugulaire avec une présentation de sa sortie la plus récente sur Sacred Bones Records, Maggot Mass. Le matériel présent sur le plateau est relativement minimaliste, mais en même temps, il n’y a pas besoin de beaucoup pour dérouler du Pharmakon ; il faut juste un micro suffisamment robuste pour encaisser la pression acoustique et sa voix venant du tréfonds de l’âme. Et là où ses précédentes sorties avaient pour origine le rapport entre la fragilité du corps et le pouvoir limité de la volonté au travers du prisme de la maladie somatique, son dernier album va poursuivre cette réflexion initiale en évoquant la mort et la décomposition. Petit aparté : personnellement, j’y vois une approche toute personnelle au possible horizon suivant une maladie grave qui prend le dessus sur la volonté de guérir, qui n’est malheureusement jamais suffisante pour revenir du côté plus léger de l’existence. Mais pour en revenir en ce jeudi 14 mai 2026, ainsi qu’au dossier de presse que j’avais ignoré jusque là, une vision bien plus panoramique et globale se dresse ici, dépeignant notre place en tant qu’être humain dans l’écosystème qui nous accueille, ainsi que notre propre relation avec cette fameuse mort.

Acoustiquement, et ça se ressentait dans la version studio de Maggot Mass, même si les territoires power electronics et noise sont bien sûr toujours investis, le glissement majeur se trouve au niveau de la voix de Pharmakon. Là où la rage émanait de chaque pore de l’artiste via l’ascension régulière dans les hautes fréquences en hurlements débridés, on s’installe aujourd’hui dans des gammes bien plus basses. Plus ancrées. Plus expérimentées. Plus matures. La hauteur de la voix va dans le spectre inférieur du son, comme si elle passait du sol vers des strates souterraines. La puissance vocale est toujours là, bestiale, inflexible et assassine, mais regarde vers les entrailles de la planète, creusant la surface humide et nous enfonçant avec elle dans une fosse commune contenant tous nos préjugés et nos certitudes. Nous ne sommes rien. Vous n’êtes rien. Et Pharmakon vous invite à le réaliser et à vous recouvrir tranquillement de terre à coups de pelle à chaque nouveau couplet. Il n’y a aucun instant de répit durant cet hymne à l’impermanence et à l’insignifiance, entre déflagrations bruitistes et accusations univoques de Margaret Chardiet. Puis sans prévenir, elle s’invite à plusieurs occasions en plein milieu de la foule qui s’en prend plein la gueule, sans la voir venir. Si jamais vous étiez encore hermétiques à son pamphlet sur l’existence, c’était probablement tout ce qu’il fallait pour briser vos dernières barrières psychologiques face à l’artiste. C’est intense, surpuissant et sans compromis ; mention spéciale à la voix phasée et stochastique de Splendid Isolation, poussée à l’extrême pour une version étendue durant cette séance de torture volontaire qui a transcendé l’assemblée.

Unique regret : la brièveté de son concert, estimé à une grosse quarantaine de minutes. Mais il faut évidemment pondérer cela : compte tenu de l’intensité de la performance dont nous avons été témoins, en demander plus à Pharmakon aurait été malhonnête. Primo, une telle présentation ne devait pas durer plus longtemps pour avoir un impact maximal. Deuzio, la musicienne a tellement donné, en particulier au niveau vocal mais aussi physique (je crois qu’il y a encore des traces de ses bottes sur les piliers des Mains d’Œuvres), qu’on ne pouvait pas lui en demander plus sans qu’elle risque la perte de connaissance. Bref, on a eu ce qu’on voulait. Et probablement ce qu’on méritait.

Dotflac

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