Tout est bon dans le Bong-Ra

Il y a des gens qui possèdent une certaine capacité à vous dérouter en permanence. Ces personnes sont rares, et les artistes capables de réinventer leur musique à chaque album sont probablement en voie de disparition. Bong-Ra fait très certainement partie de l’un d’entre eux. Personnellement, le premier retournement de cerveau que m’a infligé l’ovni a pris place sous l’un des chapiteaux poisseux de Dour 2010, à la fin d’une nuit déjà bien agitée, c’était le « dernier » concert, celui auquel on assiste pour finir la nuit tranquillement avant de prendre un apéro bien mérité au camping après 3 quarts d’heure de marche dans la bruine et les teenagers qui pourrissent. Tout ceci était somme toute assez confus, et je ne retiens de ce concert qu’une vague pensée disant globalement « trop bourrin pour moi ». Je venais de voir une des premières moutures de ce qui allait devenir l’excellent Wormskull, mais je ne le savais pas encore, et à l’époque, je n’étais malheureusement pas autant adepte du breakcore et du métal. Et puis, petit à petit, à force de fouiller dans les artistes de ces genres assez peu médiatisés que sont la jungle, le breakcore, le hardcore, on finit tôt ou tard par retomber sur Bong-Ra.

Venons-en au fait : mais qui est ce type, tudjuuu ? Jason Köhnen de son vrai nom, le tatoué aux dreads à faire pâlir Gonjasufi promène son œil torve et ses contrôleurs midi depuis une bonne vingtaine d’années. D’abord DJ, puis composant ses propres morceaux de Jungle, le nom de scène Bong-Ra apparaît en 1996, et aujourd’hui, le sieur est considéré comme l’un des piliers de la scène breakcore. Rien que ça. Entre 1996 et aujourd’hui, Bong-Ra nous a infligé, avec régularité, un breakcore bien détraqué (Full Metal Racket), de la jungle acerbe à souhait (New Millenium Dreadz), du raggacore bien comme il est bon (Conquering Lion), du grindcore (Grindkrusher) pour glisser petit à petit vers le hardcore le plus brutal qui soit (The Hard Way). Au fil des albums et à chaque EP, Bong-Ra a su nous surprendre, nous dérouter, alors même qu’on s’attend déjà au pire à chaque sortie. Servi par des titres hallucinants (« Miss strap-on USA », « Dub murderer », « The Abominable », et j’en passe et des meilleurs…), l’artiste oscille entre un gros n’importe-quoi de mashup bien assumé, bien acerbe, parfois à la limite de l’insupportable, et des ambiances noires, grasses, soutenues souvent par des beats puissants et répétitifs, tantôt par des envolées lyriques et organiques où les massues se taisent. Bong-Ra passe allègrement d’un genre à l’autre, rendant hommages aux différentes mouvances qui l’ont influencé, parfois au sein même d’un morceau.

Monstres et cordes

A ce titre, l’EP Monster, sorti en 2010 ressemble à l’aboutissement de cette démarche. En quatre titres d’une finesse et d’une acuité renversante, Bong-Ra ajoute (encore une fois) une nouvelle facette au breakcore. Alors que ses albums Full Metal Racket ou Bikini Bandits Kill! Kill! Kill! ressemblent à une nature morte en décomposition peinte sous acide et respirent bon l’éclate totale, Monster laisse apparaître un son bien plus mature, plus posé et de ce fait aussi plus violent, puisque plus sérieux. Alors que certains de ses albums prennent la forme d’un joyeux collage/assemblage de morceaux qui n’ont rien à voir entre eux, cet EP est d’une cohérence sans faille, mais n’est pas pour autant lisse. A force d’écoutes répétées et surtout intégrales, on se rend compte que l’EP ne peut être envisagé autrement que dans son intégralité. Il s’agit d’une structure à part entière dont les morceaux ne sont que les humeurs différentes. Behemoth nous accueille avec une voix hargneuse qu’on pourrait imaginer sortie de la bouche de Dennis Hopper dans Blue Velvet. Le duo Cyclops/Kraken est incontestablement le corps de cet EP, et nous fait gentiment planer dans des limbes de cordes et de pianos, nous laissant entrevoir et savourer la montée qui se terminera par la clôture en apogée du dernier des deux morceaux. Durant toute la montée, on est sur le fil, la tension est palpable derrière les cordes rassurantes. Et puis ça explose. Ça a quelque chose de grandiose, les beats en résonnance, les cordes, les nappes de sons pas vraiment identifiables… Au cas où nous n’étions pas encore complètement rassasiés, Yeti vient délicieusement clore l’EP et faire glisser le son vers les codes bien connus du hardcore/industrial, sans que l’on s’en rende vraiment compte. C’est sombre, c’est acerbe, c’est plein, mais contrairement à d’autres de ses titres comme Sinistar ou sa récente collaboration avec Limewax et Thrasher (The Hard Way), ça n’est pas abrutissant et il reste de l’espace pour nos esprits divaguant qui viendront sans peine se laisser emporter par les ambiances sur-travaillées, l’utilisation savoureuse du delay et les mélodies (si, si, les mélodies) soignées. Bon évidemment, il faut préparer un peu le terrain, hein… ça reste du breakcore teinté de hardcore tout de même. A ne pas mettre dans toutes les oreilles. Cela dit, que l’on aime ou pas le hardcore/indus’, il est assez savoureux de retourner à Monster après avoir tâté la puissance binaire et destructrice de ses collaborations avec les pontes du genre (tels les deux morceaux produits avec The DJ Producer) : on se demande simplement comment un type capable de produire des morceaux aussi primaux et bestiaux que The Abominable ou Suck Satan’s Cock puisse nous pondre un son d’une finesse aussi hallucinante. Monster est un paragraphe court, en quatre phrases, un petit quelque chose sans prétention, humble, mais d’une maîtrise sidérante.

« Mais alors, attends, j’ai pas vraiment compris… c’est vraiment lui qui fait tout ça ?? »

Donc, nous en étions à nous demander comment un seul type pouvait produire des sons aussi radicalement différents, et surtout, arriver à dresser des ponts entre eux, pour en ressortir un ensemble d’une cohérence insultante ? Tout est bon dans le Bong-Ra, ou au moins chacun y trouvera son compte. Je crois qu’il est difficile de tout aimer, vu l’amplitude musicale du monsieur, mais chaque amateur de musiques électroniques extrêmes y trouvera quelque chose.

Ce serait tout de même assez dégueulasse de s’arrêter là, puisque Bong-Ra n’est qu’un des nombreux noms de scène de Jason Köhnen. Monsieur est aussi, donc, comme je le disais en intro, co-responsable du cauchemar Wormskull, avec Deformer et le batteur Balazs Pandi. Wormskull, c’est un joyeux n’importe quoi qui se situe quelque part entre le métal, le ragga et le breakcore. Wormskull, c’est gore, gras, pas bien fin, et ils aiment Ennio Morricone. Résultat : un son de cauchemar, le plus déjanté qui soit, donc fatalement, c’est génial.

Non, ce n’est pas fini

Et avec tout ça, ce monsieur trouve encore le temps de travailler à d’autres projets comme A White Darkness. Avec deux albums d’un délicieux stoner à son actif, tout ceci n’a plus rien à voir avec le breakcore, ni de près, ni de loin. Voire même plus rien à voir avec la musique « électronique ». Mais ça reste aussi totalement truculent. Enfin, Bong-Ra, lorsqu’il n’est pas occupé à nous violer les tympans, rejoint le Kilimandjaro Darkjazz Ensemble ou le Mount Fuji Doomjazz Corporation, et j’avoue ne pas encore savoir ce dont il s’agit. Bref, vous l’aurez compris, découvrir l’étendue de l’œuvre du monsieur relève du défi, d’autant plus que sa discographie est parsemée d’EPs, de deux titres, de collaborations obscures, de lives enregistrés à l’arrache. Le débrouillard saura sonder l’internet infini à la recherche de toutes les petites merveilles que l’artiste sème chez de respectables labels comme Ad Noiseam, PRSPCT, DJAX ou Planet Mu… et garder un œil sur Monolith, prochain album à paraître chez PRSPCT, en collaboration avec Sole, talentueux MC ayant récemment quitté Anticon Records. Hardcore + MC ? … il nous attend encore au tournant.

Alors Bong-Ra, « finest in noise since 1996 » ? Peut-être, oui… un putain de génie touche-à-tout, en tout cas.

Ehoarn

Lire aussi cette interview plus qu’intéressante du Monsieur, ici, où il parle de ses influences musicales.

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