Les humeurs d’Enduser

Il était temps de s’y mettre. Ça fait déjà quelques mois que l’album est sorti, et pourtant, il m’a fallu tout ce temps avant de le connaître correctement, de l’apprécier, et surtout, surtout, d’avoir quelque chose à raconter dessus. Alors, quid, du nouvel album d’Enduser, le prolifique Lynn Standafer ? Difficile de s’attaquer à ce monument, surtout que beaucoup de choses ont déjà été dites dessus.

Ambivalence

Quoi dire? Even Weight est un être vivant. Even Weight a ses humeurs, ses cris, ses pleurs, ses marches forcées, on le sent palpiter, changer du tout au tout entre chaque track, jusqu’au sein même de ceux-ci. « Distance » est un monstre, un orage, une colère sous laquelle on s’inclinera ou on se déchaînera, à notre convenance. Retribution est une perte de l’esprit, secoué par les beats acerbes et sales, griffé par les cris numériques distordus, mais bercé par la mélodie presque nostalgique, rassurés par les sons clairs et propres. Car c’est le génie d’Enduser : rendre compte à la perfection de toute l’ambivalence de l’esprit humain, et ses contradictions. Nous perdre quelques dizaines de secondes sous la masse de glitches, de basses poussiéreuses et de beats désordonnés, puis laissez s’éclaircir le morceau, et laisser revenir la mélodie, claire, rassurante. Rassurante mais pas facile, pas à portée de la première écoute, comme nous l’enseigne gentiment Decision (late).

Ce morceau, purement magnifique, est pour moi l’aboutissement d’une démarche. Alors que Bong-Ra nous parle souvent des sons organiques et des sons métalliques, froids, issus de machines, en les opposant, il apparaît, à l’écoute de Decision (late), morceau breaké à souhait, à l’allure désordonnée, à la cohérence difficile, aux silences pesants, à la mélodie légère laissant subrepticement place aux beats les plus râpeux et les plus noirs, que l’architecture même du morceau humanise les sons, les rend organiques. Les références aux machines sont légions lorsque l’on lit les chroniques d’albums de musiques électroniques, que ce soit de l’ambient, du breakcore, de la minimale, de la techno, du hardcore… il est souvent question de « règne des machines », « mondes déshumanisés », etc etc…  Enduser, avec ce morceau bien précis, est pour moi à l’inverse de tout ceci. Comment rendre compte des émotions humaines avec des sons numériques ? La réponse est là. Eliminer toute linéarité des morceaux, et soumettre leur rythme à celui du cerveau humain, qui change sans arrêt d’humeur, sans raison apparente. L’architecture, la construction du morceau devient le fruit de la spontanéité de l’esprit plus que des règles de décence musicale, et la création devient une œuvre personnelle. Forcément plus difficile à appréhender, mais la satisfaction est d’autant plus grande, lorsqu’au bout de la 24e écoute, on commence un peu à piger ce qu’il se cache dans l’esprit qui est derrière tout ce bordel.

Cris et chuchotements

7 a.m. fog et Praise se situent dans la même veine, toujours à cheval entre les mélodies et les ambiances rassurantes, d’un côté, et le tumulte des percussions, les glitches râpeux.

Reciprocal est un cri, une haine qui monte et qui explose sans prévenir. Le morceau est tendu à souhait, électrisé à l’extrême, d’apparence désordonné mais qui apparaît, à force d’écoute, méchamment structuré. Les beats ne sont pas servis, ils sont assénés. Reciprocal est une colère bien plus évocatrice et libératrice que n’importe quel morceau répétitif de hardcore. Ce morceau respire la chaleur humaine, de par sa construction.

Je ne vais pas passer en revue tous les morceaux, un à un, je vous laisse découvrir par vous-même les humeurs que renferme cet album. Enduser, qui sait s’entourer d’artistes plus que respectables (Bonk, Architect, Karsten Pflum), nous livre avec Even Weight une magnifique leçon de création. La maîtrise des machines est totale, d’une précision hallucinante, d’une signification puissante,  au service des humeurs de son créateur. Le résultat est un véritable bijou, probablement un des albums les plus personnels qu’il m’ait été donné d’écouter ces derniers temps, un véritable voyage dans l’esprit de Lynn Standafer. Tout y est : colère, nostalgie, ambivalence, indécision, tristesse, joie (un peu quand même), etc… le tout servi par un magnifique artwork de Russ Mills, qui lui sied parfaitement. Un album à acheter. En dur. Si, si.

Ehoarn

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