Ruby My Dear : schizophrénie fine

Je me souviens d’une soirée à laquelle j’avais été traîné par un pote qui m’avait dit, « viens, ya un gars qui fait du breakcore, ça devrait te plaire ». C’était à l’International, j’étais franchement pas motivé, et puis un petit gars a l’air tout calme s’était mis derrière son mac et j’avais pris une monumentale claque. L’impression furieuse de devoir utiliser toutes les maigres capacités de mon cerveau pour comprendre les tenants et aboutissants des beats qui me déchiraient la poitrine. J’en étais ressorti lessivé d’avoir essayé de suivre le bonhomme. J’avais eu devant moi Ruby My Dear, et ça avait été comme se faire réveiller par un fer à repasser.

Je m’étais jeté sur l’EP Gingko, dont je m’abreuvais avidement avant de voir apparaître, un jour, dans les prévisions de concerts de la mailing liste d’Ad Noiseam, le doux nom de Ruby My Dear…

Quelques mois et de nombreuses et névrosiques écoutes de Karoshi plus tard, voici enfin le LP tant attendu, tout chaud à peine sortie de son blister, Remains of Shapes to Come.

Sucré/salé

Ruby se plaît à nous perdre entre son breakcore parfois bourrin, teinté de hardcore binaire et primal, totalement décalé, et ses ambiances feutrées, atmosphériques… une schizophrénie déstabilisante s’installe. Nos humeurs en prennent un coup, un temps délicieusement nostalgique (Hawa, Dinah), parfois résolument nawak et jubilatoire (Syuma). Ruby se joue de nous, et le fait avec brio, passant subrepticement de l’un à l’autre au fil des morceaux, sans que l’on s’en rende compte. Il nous le prouve dès Rubber’s Head, qui commence sur les chapeaux de roue, avant de mourir tranquillement comme on s’endort après la bataille, tout comme Uken

Non content de nous prouver qu’il est un bon cuisinier et qu’il maîtrise le sucré/salé, Ruby se révèle aussi être un bon bouilleur de cru. Sur Karoshi, morceau plein, il va petit à petit le déshabiller, le détricoter, pour n’en retenir que l’essentiel, les sons instrumentaux vont s’effacer progressivement pour laisser la place aux beats. Après avoir maintenu l’essence même du morceau, le minimum, Ruby va le triturer, le distordre, le manipuler à sa guise, risquant de nous perdre, pour finalement revenir sur le thème instrumental avec lequel il a construit le tout. La boucle est bouclée, et le morceau se termine tranquillement, calmement.

Du temps de cerveau disponible

L’album est une vaste salade composée musicale. Il y a des ingrédients qui arrachent, des ingrédients qui fondent sous la langue, des vides, des bouchées trop grosses, et au final, tout ceci se marie avec une perfection qui nous stupéfie. Si beaucoup d’ingrédients sont déjà connus des drogués de l’EP Gingko, certains nous sont totalement nouveaux. Les wobbles de Chazz et Monk’s Dream sont délicieuses et tranchent nettement avec le Ruby My Dear qu’on connaissait sur Peace Off et Acroplane.

L’écoute de Remains of Shapes to Come nécessitera toute votre attention et une disponibilité totale de votre encéphale. Il vous faudra mobiliser toutes vos capacités cérébrales pour essayer de saisir ce qu’il se passe, pour laisser l’oreille s’immiscer dans les moindres recoins et les possibilités qu’offre la galette. Mais Ruby my Dear est gentil. Il laisse à l’auditeur des temps de pause, des temps de latence, des silences et des moments plus calmes et downtempo, histoire de se remettre en selle pour le plat suivant. Ce n’est pas une faveur qu’il nous fait. Le tout fonctionne car il est en équilibre parfait entre violence et calme, chacun prenant son sens avec la présence de l’autre.

Rassasié

Le format LP permet à Ruby my Dear de s’épanouir complètement. Cela se ressent non seulement dans la structure de l’album mais aussi dans la structure des morceaux eux-même. Ruby prend son temps, les tracks sont assez longs pour qu’il puisse explorer totalement les mélodies, jouer avec les beats et les breaks comme il entend. Il s’en donne à cœur joie à triturer ses sons, ses percus, ses samples, ses mélodies, à partir dans des envolées, à nous perdre, pour finalement, tel un bon jazzman, retomber sur ses pattes. A la fin de chaque morceau, on se sent plein, avec l’impression de satiété de l’auditeur qui a eu un repas complet, d’avoir fait le tour, et d’avoir extrait toutes les saveurs que la mélodie pouvait contenir. La maîtrise technique est totale. L’ensemble est d’une finesse hallucinante, les beats sont somptueux, léchés, précis au possible.

« Il y a beaucoup de choses là-dedans je crois, énormément de samples, des grosses basses, des voix de chant lyrique et des avalanches de beats : c’est peut-être ça, ce que je sais faire. » nous disait Ruby il y a peu (lire l’interview ici).

Ouais, on confirme, ça, tu sais faire.

Remains of Shapes to Come, chez Ad Noiseam, hop !

Ehoarn

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