Bojanek & Michalowski : de l’art du détachement

ohm031Il faut le dire : je ne connais rien au monde de l’ambiant et du drone. Il m’arrive environ une fois par semaine de découvrir un nouveau nom, totalement inconnu, un nom dont je découvre comme un gosse l’existence et, souvent, l’ampleur du travail. Ce qu’il y a de fascinant avec ces musiques extrêmes et parfois aussi extrêmement chiantes, c’est que la niche est beaucoup moins réduite que ce que l’on pourrait craindre (ou espérer, c’est selon), et que pléthore de gens se cachent derrière des pseudonymes plus ou moins alambiqués, pléthore de gens qui méritent d’être connus (enfin certains).
Je ne vous ferai jamais l’imposture de prétendre y connaître quoi que ce soit, et « maitriser » un tant soit peu le sujet, si tant est qu’il s’agisse ici de maîtrise, et si tant est encore plus qu’il faille de la « maîtrise » pour prétendre écrire un article. Oui, il est très probable que je ne connaisse la sphère ambiant et drone qu’à un niveau comparable à celui auquel les cosmologistes connaissent la composition de l’univers (c’est-à-dire franchement pas beaucoup), mais sincèrement, j’m’en branle.

Faites-moi flipper

Cette fois, je découvre presque par hasard deux polonais, Bojanek & Michalowski, qui ont eu la riche idée de se pseudonymer artistiquement et sobrement « Bojanek & Michalowski ». Wow. Inutile de vous dire que j’avais jamais entendu parler des deux jusqu’ici. Sinon, j’admets avoir probablement loupé une étape dans le développement du label Ohm Resistance, parce qu’à la vue du logo, je sautillais dans les coins à l’idée d’une drum’n’bass superbement crasseuse à la Submerged ou alors d’un je-ne-sais-quoi pot-pourri à la Blood of Heroes, enfin quelque chose qui m’aura fait tressaillir dans le froid de la nuit, quelque chose qui fait plus que sonner horrible, quelque chose qui aurait porté en lui une violence intrinsèque, un mal-être propice à accompagner ce putain de froid gris, ou de gris froid, j’sais plus.
Mais nan. Merde, Ohm Resistance fait dans le drone-ambiant prout-prout maintenant, c’est quoi ce bordel ? Ya plus d’valeurs ! (pourquoi pas Roly Porter chez Warp tant qu’on y est ?)
Je vous avoue que ce n’est qu’à cause du subterfuge ignoble que j’ai prêté une oreille à ce As far as it seems. Mais je vous avoue aussi (cet article commence à ressembler à un épisode de Confession Intime) que j’ai été assez agréablement surpris.

Cet album de Bojanek & Michalowski est d’un grand intérêt parce qu’il est proportionnellement aussi riche qu’il est dépourvu de toute percussion. Oui, c’est de l’ambiant, oui, c’est lent comme il faut, oui, c’est d’une progression à peine visible qui en rebutera plus d’un (beaucoup plus d’un), mais c’est aussi, si l’on veut bien faire l’effort d’y consacrer son oreille plus d’une fois et dans un environnement dépourvu de tout bruit parasite, d’un foisonnement suffisamment rare pour être relevé.
Les deux polonais ont su mettre à leur disposition un panel d’instruments qui les mettent à l’abris de toute répétitivité, et cela même alors que la nature intrinsèque de leur musique est répétitive jusqu’à la nausée. Autrement dit, ils ont su contrebalancer l’immobilisme apparent, la lenteur qui est de mise lors de la composition de ce type de musique, par une diversité instrumentale qui donne à chacun de leurs morceaux une identité propre, tournée autour d’un, ou d’un groupe d’instruments. Ils ont su connoter leurs titres juste à point ce qu’il faut et pas plus, pour garder une homogénéité d’ensemble tout en donnant envie à l’auditeur peu familier avec le sujet de réécouter certains plutôt que d’autres.

Andreï Tarkovski rencontre Petrels

Alors concrètement, ça dit que le premier morceau, Shanghai 2:10 PM m’a beaucoup fait penser au travail de Kenji Kawaï sur Ghost in the Shell, et je ne peux m’empêcher, conditionnement de jeunesse et/ou nostalgie de propos, de revoir au fond de mon crâne les courbes généreuses du Major qui décapsulent un tank sous la pluie. Et surtout de penser très fort à la musique qui accompagnait ces images désormais mythiques. After midnight s’articule autour d’une phrase de cordes frottées répétée, torturée, déformée, une phrase monstrueuse, dérangeante, qui va évoluer, se métamorphoser jusqu’à l’épuisement de ses capacités, jusqu’à ne faire plus qu’un avec le fond monotone, jusqu’à se perdre dans le bruit. As far as it seems, le titre éponyme, est lui peuplé de cordes grattées qui donnent un rythme inattendu et une chaleur précieuse à titre sinon très froid.

Dans l’inconfort et l’amertume de Close Enough j’y ai retrouvé par moments certains sentiments éprouvés lors de l’écoute de Onkalo, de Petrels. Ces sons électriques que je ne saurais décrire (guitares ou violoncelle électrisés ?) y sont pour beaucoup, et l’omniprésence en toile de fond d’un crépitement qu’on pourrait croire issu d’une conversation entre compteurs Geiger donne à l’ensemble une ambiance presque tarkovskienne. On a l’impression, à l’écoute de ce morceau, que le musicien n’est pas le seul à être vivant, et que le lieu dans lequel il se produit l’est aussi, et participe complètement à la performance, comme un élément à part entière. L’album est superbement clos avec Whispers, qui, évidemment, porte parfaitement son nom. Non seulement il s’agit bien d’un magnifique chuchotement musicale, celui qu’on a envie de lover au creux de son oreille, mais en plus il s’agit du chuchotement qui suit le dérangement, celui qui suit le bruit et qui vient s’installer quand la place est libre. Le calme qui vient tout recouvrir de sa volupté et de son réconfort après la catastrophe. Les deux artistes font un usage superbe des voix à peine chantonnées et une légère couche de bruitages pré-enregistrés vient s’inclure tout comme il faut pour créer une ambiance délicieusement nostalgique.

Entre le rêve et le réel

De manière générale, je ne saurais dire où se place cet album. Un pied dans la chaleur du réel, dans le concret, avec des instruments et des accords bien identifiables, ces petites phrases musicales qui se démarquent de l’accumulation simple des couches brumeuses et des nappes qui font d’habitude le cœur d’un ambiant « réussi », disons en tous cas pur et dur. Et un pied totalement hors du temps, avec des titres qui invitent à se perdre, justement beaucoup plus axés sur ces couches, superposées une à une et qui vont former l’entièreté du propos (Everlasting moment, September). C’est dans cette dualité que réside la véritable qualité de cette album, dans ce refus de se couper totalement d’une certaine réalité. La musique de Bojanek & Michalowski, bien que représentant une certaine forme d’extrémisme, est avant tout une musique qui parle des gens, qui parle des sentiments, avant d’inviter l’auditeur à se perdre dans la lancinance de la contemplation.

Ehoarn

As far as it seems, de Bojanek & Michalowski, est disponible chez Ohn Resistance, pour pas cher en version digitale ou en cd.

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