Bérangère Maximin – Dangerous Orbits. Le tour de la question

Bérangère Maximin - Dangerous OrbitsA priori, ce Dangerous Orbits de Bérangère Maximin a tout d’un album d’ambient / expérimental / musique concrète somme toute assez classique. Cinq morceaux longs (10 à 20 minutes), très doux dans leur structure, tout à fait propice à la mise en place de tableaux sonores, ces fameux morceaux suffisamment lents, suggestifs et connotés pour permettre à l’auditeur d’y établir des images associées, et se servir de celles-ci comme fil conducteur.

Ça, c’est ce qui apparaît à la première écoute, et aux quelques suivantes. Lors de ces premières écoutes on pourra aussi décortiquer les nombreux et foisonnants éléments qui composent l’album, et en sortir l’analyse simpliste (mais pas inutile) que l’on a affaire à une œuvre hautement organique, usant et abusant de bruits animaliers, de craquements de toutes sortes, et d’une myriade de sons plus ou moins étouffés d’une nature globalement indéfinissable mais qui font bien là où il faut pour qu’on se sente juste suffisamment à l’aise au cœur d’une espèce de masse grouillante, chaude et moite. Loin des nappes éthérées et froides des œuvres d’ambient distanciées et planantes, ne prenant aucun risque car faisant appel à des schémas connus et propres. Ici on évolue dans la fange, on se confronte à la pourriture, et la poisse rend nos mouvements plus lents, plus difficiles.

Et puis le chroniqueur lambda se le repasse encore une fois, dans l’espoir de gratter dans le fond quelques métaphores qui siéront à une petite tartine vite fait (ci-gît le paragraphe précédent), tout en cherchant un angle d’attaque, et se demandant le pourquoi du comment de « Dangerous Orbits ». Et c’est là que le chroniqueur lambda en mal de comparaisons frileuses se sent un peu con de se rendre compte aussi stupidement qu’un tout autre schéma de lecture lui était offert tout ce temps, et de la façon la plus claire possible : estampillée dans le titre de l’œuvre elle-même.

Dangerous Orbits n’est pas un album d’ambient / expérimental classique, car sa construction est cyclique, et non linéaire. Ce n’est pas un empilement successif de couches, que l’on ajoute une à une à l’ensemble, puis que l’on retire dans un ordre différent, dans un schéma symétrique à l’extrême. Malgré les apparences, on tourne en rond, de façon subtile et sous-jacente, mais extrêmement précise. Cet effet est renforcé par certains marqueurs essentiels du temps, comme le sample étouffé que l’on retrouve au début (Cracks)… et à la fin (No Guru Holds Me). Dans chacune de ces œuvres à la couleur différente, on gravite autour d’un sujet, dans une pérégrination chancelante, rythmée par les circonvolutions et l’humeur de Bérangère Maximin. Prenons Cracks : après une courte introduction, le rythme est lancé, et le mouvement aussi. On se sent entraîné et l’on ne peut pas grand-chose contre, sur un chemin balisé uniquement par ce bourdonnement persistant et le sample rythmique sous-jacent. On est mi-bien mi-inquiet quand même, car exposé à tous les vents, et surtout ceux qui portent les arrangements sonores dont Bérangère Maximin viendra peupler notre petite marche. On est à la merci des va-et-vient des cordes triturées qui se confondent aux piafs inquiétant, on sait pas trop s’ils viendront nous sauter à la gueule ou bien s’ils se contentent de nous observer en se marrant. On y trouve un certain confort, mais jamais une confiance aveugle. On ne s’arrêtera de tourner que lorsque le rythme se taira, laissant l’impression d’avoir fait le tour de la question.

A chacun de trouver sa place dans ces morceaux hautement visuels, et donc très personnels. Peut-être vous sentirez-vous plus à l’aise dans les souffleries feutrées de Glow, qui lui n’offre pas le repère temporel de Cracks, peut-être affectionnerez-vous la moiteur de l’antre de la bête dans A Day Closer, peuplé de ses souffles chauds.

Exception au tableau : OOP (Our Own Planet) tranche avec la régularité mise en place. A peu près très exactement (on va pas chipoter) deux fois plus long que les autres morceaux pourtant d’une consistance étonnante, le morceau répond toutefois tout aussi bien à une lecture cyclique. Le cycle est simplement deux fois plus long car il est double : d’un environnement très idyllique durant les 10 premières minutes, répété presque jusqu’à la nausée, on passe en une altération implacable à une connotation beaucoup moins organique, encadrée mécaniquement, dans laquelle subsiste de temps en temps quelques sursauts de vie, mais qui finissent par s’essouffler au profit de la froideur du tout minéral. On pourrait y voir l’évolution graduelle de la nature même de notre planète, de l’organique au minéral, du naturel à l’artificiel, du foisonnement vers l’ordonné. On pourrait aussi décider de s’en foutre et simplement écouter cet album en ne cherchant pas à couper les cheveux de Bérangère Maximin en quatre dans le sens de l’épaisseur.

Toujours est-il que cette construction cyclique, cette rotation inexorable sur un équilibre précaire, illustrée si justement par les mots Dangerous Orbits, nous force à rester sur nos gardes. Ne jamais s’enfoncer dans un confort d’écoute, ne jamais se laisser aller à la confiance que procure la distance qui sépare l’auditeur de l’objet écouté. A ce titre, cet opus de Bérangère Maximin exige un engagement, et le fait de façon sous-jacente, en amenant progressivement l’attention vers cet état d’entre-deux. Et c’est très exactement parce qu’il exige une implication totale de son auditeur qu’il dépasse le statut de simple collection de tableaux ambient-expérimentaux, pour aller se nicher dans les hautes sphères dépeuplées, celles qui abritent les rares œuvres qui savent établir une interaction totale avec l’auditeur.

Il est fortement conseillé de se procurer une copie de cette merveille. C’est chez Crammed Discs, CD c’est bien, LP c’est mieux, avec des bisous ce sera parfait.

Ehoarn

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