Andrea Belfi – Ore | Connais-toi toi-même

Les vieux sauront peut-être, mais il est quelques personnages, comme ça, que Tartine aime suivre du coin de l’œil, et guetter les moindres faits et gestes. Andrea Belfi en fait partie. Batteur et percussionniste émérite, lui aussi demandeur d’asile à Berlin, traîne son swag et sa moustache depuis quelques années déjà, et a produit quelques chefs-d’œuvres en prenant son temps, en son nom (Wege, Natura Morta), ou bien accompagnés de Skodvin et Baiker sous B/B/S/ (Palace, pour ne citer que la dernière poutrasse).

Ici, Belfi retourne à sa solitude et épure son set-up pour ne finir affublé que de sa sempiternelle batterie et d’un bitoniau modulaire que je me garderai bien de nommer.

A première vue, Ore déroute un peu par sa simplicité, qu’on hésite à faire rimer avec simplisme. Bref, c’est chiant. Voire prétentieux. Anticline dure trois plombes, on comprend pas où il veut en venir. Ton, pareil. Alors on insiste, parce que merde, c’est quand même Belfi.

Et puis à force on comprend ce que Ore est en train de devenir : un de ces albums dont la durée de vie est proportionnelle à celle qu’il a fallu pour qu’il s’inscrive dans l’affect, pour qu’ils y redéfinissent quelque chose qui maintenant semble essentiel.

Autant Ore m’a paru chiant à la première écoute, autant maintenant chaque rebondissement de ses baguettes me paraît l’évidence même, et je ne saurais faire ni autrement, ni sans. Et ça n’est qu’une fois une telle évidence arrivée à sa maturité que l’on regarde derrière soi, et que l’on se rend compte du cheminement mental nécessaire à l’acceptation d’un ouvrage comme celui-là.

Ore est une œuvre dépourvue de tout sens de l’obligation de rendement. C’est un pur plaisir solitaire, qui n’est possible que si l’on accepte de laisser de côté des conceptions longtemps érigées en règles d’or. Oui, il est possible de faire des morceaux de 10-12 minutes en utilisant le même pattern de batterie simpliste pendant 80 % du temps. Non, ce n’est pas digne de la peine de mort que d’y apposer quelques notes cristallines de son modulaire. Oui, c’est possible de finir autrement ce genre de choses qu’avec un orchestre de mon cul et une envolée des valkyries dont la grandiloquence ne rend hommage qu’à l’égo du compositeur. Oui, il est possible de laisser mourir ses embryons de mélodies en faisant taire les baguettes, et contempler les derniers soubresauts qui vont de dissiper dans l’air comme une volute.

Tout ceci, Andrea Belfi décide de s’en ressaisir en un magistral « fuck you » préalable à ce qu’il pose son fessier sur le siège. Ce n’est que totalement libéré de certaines contraintes qu’il peut alors nous livrer (en album comme en live d’ailleurs) une œuvre personnelle, tellement personnelle qu’il s’en libère de la peur de la simplicité (ou du simplisme) et de la lenteur (ou de la chiantise). Qu’il s’affranchit de l’obligation de montrer à la face du monde l’étendu de sa maîtrise. Si la première minute d’Anticline est là pour nous rappeler que ce n’est pas le dernier des manches, la suite s’installe dans le répétitisme douceâtre et le soft power d’un maître affable qui n’a pas besoin de nous en mettre plein la gueule pour en imposer. Alors les territoires se confondent, et le domaine de la percussion voit ses contours remis en question et mélangés avec les textures numériques. Les drones cristallins résonnent dans les charlestons. Tout se mélange pour devenir un léger flot qu’on emprunte sans réserve.

Pour autant, Belfi n’oublie pas de nous secouer et de nous inquiéter, et Iso vient troubler notre semi-sommeil. Encore une fois, les repères se perdent sous les assauts des caisses claires que vient triturer la machine pour en restituer une mélasse organique et bouillonnante, dont heureusement le batteur nous libère en un climax explosif.

Dans le même domaine, Ton devient cette haletante foulée à travers les inquiétudes, un quart d’heure crispant où il sera de bon ton de convoquer tristesses et peines à expurger. C’est une marche forcée à travers vos angoisses, avec la batterie comme fil d’Ariane. Alors on se saisit de ce fil, et on mange, tête baissée et résigné à devoir se confronter à toute la poussière accumulée sous le tapis. Lorsque la batterie enfin se tait, le moment flotte dans l’air, et vient mourir doucement, libéré.

Alors Ore sera cet album qui vous accompagnera longtemps, si vous le laissez s’inscrire dans votre affect. Il est cet album qui saura vous devenir confidentiel. Celui qui se laissera s’approprier pour devenir un plaisir que vous aurez l’impression de ne partager qu’avec vous-même. Belfi n’est pas un génie, et Ore n’est pas un monument comme le Palace de B/B/S/ peut l’être. C’est simplement un album qui s’exprime mieux sur vous et vos angoisses que vous n’êtes capable de le faire vous-même.

Ehoarn

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