Koenraad Ecker – A Biology of Shadows | Une biologie du silence

Si le blase de Koenraad Ecker ne vous parle que moyennement, peut-être aurez-vous au moins écouté, sans le savoir, ses explorations soniques à travers les deux projets groupés au long cours que sont les polyrythmies obsédantes aux origines antipodales de Lumisokea (leur dernier live tournant actuellement vaut encore, paraît-il, largement le détour), et les rituels post-industriels désarticulés de Stray Dogs. Il a fait ses armes dans des collectifs de musique improvisée, accompagné de guitares et d’un violoncelle, et s’est peut-être dit à un moment que son type d’histoire serait bien mieux raconté dans des domaines électroacoustiques. Au-delà des deux duos auxquels il appartient donc, Koenraad Ecker n’a pas hésité à s’exprimer seul et magistralement sur son premier solo Ill Fares the Land, bien plus anecdotiquement l’année suivante chez Line, qui ne reflète d’après moi pas beaucoup l’univers complexe de l’artiste. Quand la nouvelle nous est arrivée qu’il remettait le couvert en février, la curiosité l’a emporté sur notre hésitation, car on s’est souvenu des belles choses qui entouraient malgré tout le mouton noir Sleepwalkers in a Cold Circus. Et fort bien nous en a pris, car A Biology of Shadows, qui inaugure au passage le label In Aulis de Ecker, est le gros caramel de ce début d’année.

Il n’y avait aucun doute sur le fait que le belge était fasciné par les narrations non-linéaires, les relations entretenues par le son avec l’espace dans lequel il évolue, et leurs conséquences variées sur l’imaginaire de leur public. A Biology of Shadows sonne aujourd’hui comme une forme d’aboutissement des recherches de son créateur, un substrat instable aux propriétés psychoacoustiques addictives. L’auditeur semble ici invité à pénétrer une chambre anéchoïque sans éclairage et à y rester indéfiniment pour se redécouvrir. Le profane s’attendra peut-être à être confronté au silence absolu. À expérimenter la quintessence de l’inaudible. À s’amuser de l’absence de tout. Cependant, l’isolation parfaite est inexistante, non pas par défaut technique de la pièce mais directement à cause de l’élément venant perturber l’harmonie de son ensemble vide, autrement dit nous. Nous ne nous installons jamais seuls à quelque part et avons toujours des pensées qui chuchotent leurs fantaisies à nos oreilles, l’expérience du jour ne déroge pas à la règle ; le rien est un concept abstrait aux contours purement subjectifs, et Ecker se sert de ce constat comme point de départ d’un voyage hallucinogène aux frontières de la lucidité et au-delà du palpable.

Une fois assis maladroitement dans un coin du lieu, le silence relatif fait place aux sons trop faibles pour être habituellement entendus. La recherche des bruits de fond qui nous bercent inconsciemment tout au long de notre vie est un échec cuisant, et le cerveau est obnubilé par une solution de secours. C’est alors qu’exacerbée par les ténèbres, l’ouïe est amplifiée à un seuil qui ne peut être atteint qu’artificiellement, et commence sans tarder à alimenter l’esprit de ces nouvelles sensations pour tenter de combler un espace qu’il ne connaît pas. Il n’en fallait pas plus pour être induit grossièrement en erreur. On découvre le péristaltisme intestinal qui s’associe aux bruits de succion des fluides digestifs, et on est déjà à deux pas de croire que des insectes visqueux sont en train de nous retourner les entrailles. La moindre respiration est ressentie jusqu’au plus profond des alvéoles comme un vent glacial circulant dans des cavernes de verre démesurées, fragilisant leurs parois opaques séparant vie et… autre chose. Le cœur bat et on perçoit le cycle du flux sanguin vascularisant la moindre cellule nerveuse avide de sucre et d’oxygène. Carotide commune, interne, cérébrale moyenne, corticale. Sinus sagittaux, transverse, sigmoïde, veine jugulaire. Systole, diastole. Réalité, rêve, hallucination, folie, puis nouvelle réalité. Compression, explosion. Les bruits anodins prennent un nouveau sens, se métamorphosent en êtres difformes, repoussants. Notre propre corps devient un laboratoire d’où émergent rythmes désaxés et mélodies dissonantes, nourrissant à leur tour le psyché au bord du précipice, dernière digue prête à craquer sous la pression de l’inconnu.

C’est peine perdue. La chambre anéchoïque est en pleine action. Entre se mettre à entendre des sons normalement noyés dans le bruit existentiel et capter des pensées refoulées dans l’ombre par l’agitation quotidienne et le déni, il n’y a qu’un pas que le belge franchit sans hésiter, car A Biology of Shadows s’articule sur toutes ces idées qu’on a refusé d’écouter, qu’on a eu peur d’accepter et qu’on a eu honte d’émettre. Les 43 minutes servies aujourd’hui se veulent pourtant être les juges impartiales de nos divergences, allumant sur elles des lampes scialytiques intermittentes qui les font changer de formes entre deux cycles d’éclairage clinique. Puis elles s’expriment librement à travers les écarts d’amplitude fous, les saillies texturales apparaissent un instant avant le choc, juste assez pour réaliser qu’on ne pourra jamais les parer, les voix fantomatiques sont triturées comme un Valerio Tricoli aimerait certainement le faire, et vont jusqu’à être périodiquement calibrées en langage intelligible ; la prose égale et puissante d’Alex « Bogues » Rendall fait ici lumière sur une facette inconnue et diablement efficace d’Ecker, utilisant des mots qu’on entend en permanence dans notre routine abrutissante, mais qu’on ne prenait pas la peine d’écouter. Mélange toxique mais nécessaire de doutes identitaires, de remise en question de notre santé mentale, de présence au-dessus de l’épaule droite qui s’évanouit dès qu’on essaye d’y poser le regard, et d’appel irrésistible à l’ignorance.

« All of this does sound suspicious, best to scroll past it. »

Nos névroses se déroulent en un tapis rouge sang qu’on ne peut s’empêcher de pratiquer. Et on marche avec une précaution inutile dans cette vallée dérangeante qui appelle à sa surface des foules applaudissant trop fort le chaos et explosant en un essaim de diptères à notre visage interdit. Qui fait trembler nos certitudes fragilisées avec des pilonnages sismiques, ouvrant nos fondations pour y instiller la corruption repoussée jusque là dans des bains de mercure. Qui soulève le derme et y laisse pénétrer des larves avides de désillusions et allergiques à l’immobilité ; pas étonnant qu’elles soient à l’aise dans les neuf mouvements à la chair rongée et en transformation perpétuelle de l’album. Le belge joue avec nos faiblesses et chiffonne nos certitudes, met précisément le doigt sur ce qui dérange, marchant en équilibre précaire au-dessus d’un pandémonium bruitiste traduisant fidèlement nos peurs sans pour autant nous conduire à la phobie.

Car la porte de la chambre finit par se rouvrir, le moindre son extérieur à notre sanctuaire étant désormais pris pour une agression en règle. On rouvre les yeux, on réalise que notre environnement occulte des parcelles essentielles de notre personnalité. Et en soustrayant la variable de l’environnement, on peut enfin se confronter à nous-mêmes, avec toute l’appréhension que cela représente, mais aussi l’espoir que rien n’est insurmontable. Une biologie de l’ombre qui est donc aussi une biologie du silence, et une possible résolution de la conscience.

LP masterisé par nul autre que Rashad Becker et digital disponibles.

Dotflac

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