Prurient – Rainbow Mirror | Oxyde de kérosène

Qu’on l’acte tout de suite, je n’ai pas découvert Dominick Fernow avec Prurient, mais avec Rainforest Spiritual Enslavement et son ambient dubbé, tant occulte qu’étrangement relaxant. Je n’ai même su que plus tard que cet alias était une des personnalités de la tête pensante de Hospital Productions, me faisant alors revenir à tâtons vers Prurient qui, ça tombait bien, allait sortir plus de trois heures de musique pour célébrer les 20 ans de son label en décembre 2017. Il était donc temps de s’y intéresser un peu, mais soyez prévenus : ne comptez pas sur moi pour faire des comparaisons foireuses avec ses anciens travaux, je ne les connais pas et il y en a trop. À part savoir que Prurient a une place importante sur la scène noise depuis la fin des années 90, je suis un inculte. Au lieu de cela, j’essayerai juste de parler sans détours de ce Rainbow Mirror kilométrique qui m’a donné envie de prendre le temps d’explorer la discographie du bonhomme, et de vous transmettre humblement ce que j’y ai vu. La chronique d’un éclaireur candide explorant fébrilement des friches industrielles lynchiennes.

Difficile de marcher, les braises brûlent la plante de nos pieds sales de charbon, entretenant un feu souterrain qui a consumé les fondations du monde comme un ogre en mal éternel de chair fraîche. Difficile de respirer, les textures compressées se muent en papier journal qui se délite en cendres épaisses, et rejoignent les paysages désolés puant le soufre et l’amiante qui collent aux voies aériennes. Difficile de voir, les souvenirs heureux du passé qui avaient trouvé un refuge temporaire dans le sol se subliment en fumée de plastique dans l’atmosphère, suppliant sans espoir de réponse ou de soulagement qu’on abrège leurs souffrances. Difficile d’entendre ce qui se déroule sous nos yeux également, l’environnement jouant avec notre perception à travers les constants écarts de fréquences et les abruptes falaises de contrastes modelant les reliefs à la manière d’un démolisseur aveugle auquel on aurait confié la tâche d’un horloger suisse. Les sens sont mis à l’épreuve en permanence pendant plus de 200 minutes qui évitent judicieusement de maintenir le doigt sur la gâchette du lance-flamme, et laissent quelques moments de répit réguliers pour permettre invariablement à l’espoir de naître et aux forces de revenir. Tout ça pour mieux nous remettre la tête dans la mouise et se moquer de notre innocence en la roulant dans la poussière de rouille carcinogène.

Tout ce que tu aimes sera éviscéré. Puis brûlé. Puis annihilé. Vois ce que tu as fait. Ce que tu es devenu. Peux-tu faire face à ces corridors de miroirs parallèles et soutenir ton propre regard reflété une infinité de fois sur leurs parois étiolées ? Ne comprends-tu pas que chaque image renvoyée à elle-même est à chaque itération différente de la précédente, victime d’une réalité qui se corrompt un peu plus à chaque copie imparfaite ? Rainbow Mirror sera d’abord d’une cruauté froide, mordante et sans compromis. Un parcours du combattant qui promet l’absolution cathartique, sans jamais réellement l’offrir aux courageux qui ne se noieront pas sous toute l’encre qui suinte des pores poisseux des morceaux. On leur retrouvera souvent une structure commune, où drones mutagènes s’associent à des synthés comprimés et dissonants pour supporter les boucles rituelles des machineries frelatées qui font tourner ce produit de l’imagination au bord de l’apoptose. Point d’emphase abusive de la noise qui écorche les oreilles et braque les inconscients qui se sont échoués par un malheureux hasard sur les berges du vaisseau Prurient. Les attritions punitives restent finalement minoritaires face aux lancinantes plages distordues de désespoir, et on sera plus souvent accompagnés par les brûlots de voix saturés et les pulsations électroniques désaxées de l’américain que de réels passages flingués que les détracteurs du genre utilisent pour justifier du manque d’intérêt suscité par la noise. Un travail de sape ne nécessite pas de pêcher par l’excès afin de détruire les troupes, il faut juste profiter de l’inertie de sa victime et la frapper au bon moment.

Un peu de lumière arrive cependant à percer de temps à autre les nuages de scories indélébiles de l’horizon, et on accueille presque avec surprise les quelques éruptions mélodiques et vocales qui parviennent à s’affirmer dans ces scènes industrielles rurales, échos agonisants d’une époque où les mots avaient encore un sens et les sons une vocation à ne pas blesser. Mais sont-ils seulement réels ? Est-ce que la liberté d’être optimiste est encore permise, ou bien sommes-nous simplement des victimes devenues dépendantes du syndrome de Stockholm ? Des trépanés volontaires qui s’avachissent dans la contemplation glaciale d’un Rainbow Mirror nous persuadant de passer à un régime alimentaire à base de clous recouverts de germes tétaniques et d’infusion de napalm ? C’est la création monumentale de cet état second qui fait pour moi le sel de cette sortie, proposant à son auditeur de subir sa violence ou de la catalyser et de l’expier, comblant autant le mélophile masochiste en manque de sensations fortes que l’aventurier en quête de ses limites, voire de ce qui s’y trouve après.

Rainbow Mirror pourrait être un appel radical à chercher au fond de soi ce que l’on pense de nous-mêmes, et de nous confronter à nos vérités et nos mensonges, de nous indiquer les berges de notre zone de confort puis surtout de nous en pousser au dehors. Une chute interminable vers les noirceurs de l’identité, sans fioriture ni douceur, pour offrir aux plus forts l’occasion d’en refaire surface, quitte à sacrifier les maillons faibles au passage. Une musique pas si manichéenne qu’elle n’en a l’air, mais seuls les plus braves et les plus fous pourront en témoigner.

Y a du digital et un gros digipak de quatre CDs chez Profound Lore Records, mais si vous êtes chauds, y a aussi le box set de sept vinyles à 150 boules sur Hospital Productions. Oui

Dotflac

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