T.e.s.o. – Costruzione 04 | Déconstruction

Malheureusement pour lui, le premier album de T.e.s.o. n’aura probablement pas obtenu la visibilité qu’il méritait. Paru en toute confidentialité fin 2015 sur Aperture, le label d’Andrea Parker, No.3. Obliate était un objet sonore non-identifié à savourer sur le long cours de ses 84 minutes positivement éreintantes, une curiosité complètement inclassable que les malhonnêtes amateurs d’étiquettes rapprocheront un peu de l’IDM alors qu’elle en dépasse allègrement le cadre, et qui se sera inspiré d’un genre aussi historique que rincé pour développer un univers à l’austérité luxuriante tout à fait singulier. Tout aussi discrètement, c’est le second LP du duo qui sort début avril, justement intitulé Costruzione 04.

Poursuivant entre autres un travail effectué pour une installation audio-visuelle explorant la vision de l’urbanisme par Le Corbusier, Costruzione 04 déconstruit méthodiquement les architectures modernes qui l’ont librement influencé. Il prend la forme d’une cité brutaliste en vue éclatée dont peut manipuler à distance les moindres éléments constitutionnels en devenant un dieu omnipotent, permettant la découverte et l’analyse perpétuelle des cellules inorganiques de la carcasse minérale qu’on arpente quotidiennement, machinalement, inlassablement. La possibilité d’en séparer les organes de béton armé, d’acier trempé et de plexiglas pour en comprendre les composants indivisibles nous est ici offerte dans une fusion des genres indescriptible, où l’absence de repères et les traitements extrêmes des sources sonores portent l’imaginaire dans une dimension à géométrie non-euclidienne. Les figures impossibles sont ici la norme, inversant les perspectives, courbant le temps et ignorant la fonctionnalité pour fabriquer des structures abstraites qui ne sont que des échos imparfaits d’expériences de pensée après un rail de ciment.

On échoue alors dans un kaléidoscope en forme de tore ne cessant de tourner sur lui-même, nous entourant de ses parois hallucinatoires au mercure et à l’électricité. On passe sans prévenir de dénivelés abrupts à des faux plats, de l’urgence enragée à la suspension de la cinétique. Les directions se superposent puis se confondent en surfaces brisées, les idées se cristallisent puis éclatent en fragments acérés qui entretiendront puis amplifieront une réaction en chaîne à bout portant qui ne cessera réellement qu’à la fin de la lecture. Le sens du contraste et du volume déployé par Matteo Castiglioni et Jacopo Biffi suit des lignes de force qui n’ont pour but que d’entrer en collision et de s’effondrer sur elles-mêmes pour donner naissance à d’autres plans d’existence encore plus mutagènes. La durée intelligemment réduite de Costruzione 04 le rend plus digeste que son aîné, les phases de flottement sourd opposées aux frénésies texturales en deviennent moins longues, leur césure plus efficace. Les espaces faussement stériles et le sound design chirurgical des milanais envoient des parpaings à la tronche par pelletées pour éloigner les curieux (-P\e elp, Pot-axi-iodate), mais cette topographie sonore de la déconstruction n’oublie cependant pas ses origines bien humaines, se réverbérant dans des bribes vocales hachurées et des réminiscences mélodiques impromptues, perdues à quelque part dans les vagues distantes de la réalité (la fin de Pectina quoi), comme un hommage à mi-voix à leurs créateurs qui ont perdu indéfiniment leur autorité sur le macrocosme qu’ils ont un jour enfanté, puis oublié.

Une architecture sonore qui grandit, explose et se réagrège sans fin ni schéma prédéfini, dont les contours souvent familiers protégeront jalousement un cœur versatile et un esprit effervescent. Essai transformé pour T.e.s.o., qui continue à se baliser une route bien loin des poncifs (et de la promotion aussi semblerait-il).

Double-vinyle et digital disponibles bientôt par ici et par là.

Dotflac

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