Arikon – The Prophet’s Blood Is Boiling | Psychologie inversée

Arik Hayut, c’est un nom qui n’évoquera certainement pas grand-chose sous nos latitudes. Le dossier de presse nous apprend juste que le bonhomme a fait ses armes sur la scène oblique de Tel Aviv durant la dernière décennie du deuxième millénaire. Arikon non plus ne vous évoquera rien, mais c’est déjà plus normal vu que c’est le premier projet que l’artiste sort sous cet alias. Par contre, certains auront peut-être fait attention à l’album éponyme du duo Gainstage sur Portals Editions, en 2015, et sachez que Pierce Warnecke s’est allié aux talents de batteur d’Arik Hayut pour pondre un machin inclassable à côté duquel je suis complètement passé. Et pourtant, sa découverte récente fut une mornifle dont j’ai encore du mal à me remettre, tant la densité et la puissance de cette musique suggérant du doom à la sauce Emptyset molestent ses victimes ravies de se faire bousculer sans vergogne. The Prophet’s Blood Is Boiling reprend les postulats de Gainstage et les souffle en ruines inhospitalières que l’album du jour explore.

J’ai toujours eu une fascination pour le concept de temps, par extension de déclin dans la musique, de par la mélancolie qu’il provoque immanquablement. Il est omniprésent pour les artistes utilisant les bandes magnétiques comme support : le son qui boucle, qui devient d’autant plus une copie imparfaite de ses origines qu’il se répète, qui se rapproche un peu plus de sa propre destruction en poursuivant une forme d’éternité feinte, éternité qu’il atteint en général lors de ses ultimes secondes de vie enregistrées pour la postérité. Mais le déclin, et finalement le trépas, ne sont pas toujours liés aux défauts intrinsèques du medium, et lorgneront volontiers vers les méthodes d’enregistrement comme on peut l’entendre sur The Prophet’s Blood Is Boiling, où la mélancolie sans fin est alors troquée pour la protestation féroce : blasts ultrasaturés qui mordent à la jugulaire et savourent son flot de vie écarlate en un baroud désespéré pour l’utopie de la survie, percussions artisanales qui trébuchent constamment sur l’autel du tempo régulier et de la clarté sans jamais réussir à le monter, voix fracturées et oubliées par et dans les méridiens instables du temps, le tout dans une allégorie de la course perdue d’avance à l’immaculé et l’immortalité ; même la nature morte de la couverture transpire la brutalité passive d’une certaine forme de décomposition exquise dont Arikon veut transmettre la réalité et l’imminence. Mais au-delà de l’aspect dérangeant, voire repoussant de la chose, on ne peut s’empêcher d’y deviner sa fascination et son envie à peine dissimulée de lui rendre un hommage débridé.

La détérioration fait partie de notre cycle de vie, mais la numérisation progressive de nos connaissances et de notre culture nous rendent peu à peu aveugles aux fondamentaux : ce qui permet d’apprécier la beauté de l’existence, c’est de savoir qu’elle prend inévitablement fin. Ôter cette constante de notre champ de conscience, c’est voir notre environnement tapissé de zéros et de uns s’immobiliser dans un état hypothétiquement impérissable, et omettre que nous n’y sommes toujours pas soumis pour autant. Et plutôt que d’attaquer frontalement son public en lui faisant réaliser qu’il a tort de se complaire dans une situation qu’il ne domine pas autant qu’il aimerait le croire, Arikon nous prend à revers avec huit compositions faisant l’éloge de l’agonie, huit saillies impitoyables au bord de l’explosion où les textures frémissent de colère incontrôlée et les basses coulantes et reptiliennes personnifient les monstres mythologiques, mortels et somptueux, qui nomment les pistes. Aucune demi-mesure ne survivra aux amplitudes vertigineuses du drum’n’drone du berlinois, en parfaite maîtrise de ses outils. Les kicks abyssaux creusent le plancher océanique et donnent un aperçu dangereusement attirant de l’enfer (Beasts of Holiness), des mélodies d’une autre vie s’empalent sur les pieux rouillés des faux espoirs (Shadow of Leviathan), on apprend à aimer se faire violenter par les éruptions acides en chambre bruitiste qui souhaitent ouvertement nous arracher la tête pour la remettre à l’envers sur nos épaules (Nahash Akalaton). Un processus masochiste qui table sur le renforcement positif de ses propres défauts plutôt que sur ses bienfaits et la voie trop facile et inefficace du bourrage de crâne.

En définitive, n’y a-t-il pas de la grâce dans le vieillissement de ce qui nous entoure ? À une époque où le digital sauvegarde de façon parfaite et absolue la majorité de ce qui construit notre personnalité, pouvons-nous encore en reconnaître la vraie valeur si la peur de voir ces choses disparaître à jamais est absente ? Arikon traite l’éternité comme un défaut, la pureté comme une malédiction, et son album est un porte-parole puissant, très fat et diablement obsédant de ce point de vue qui bouscule nos rapports à ces notions à travers son art sans compromis.

LP qualitatif et digital disponibles ici-ci-ci.

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