Clipping. au Trabendo | L’odeur du napalm au crépuscule

Si ma découverte de l’année 2020 était le label Echospace [Detroit] et tout un monde de la dub techno que je n’imaginais même pas, celle de 2021 était définitivement Clipping.. Un horrorcore transmuté à la noise, saupoudré de musique concrète, lessivé aux samples toujours bien sentis avec des textes aussi intelligents que digestes. Le trio de la Cité des anges a une production solide et un leader charismatique, je rêvais d’un de leur live depuis longtemps. Mais d’abord, premières parties avec Yungmorpheus et Evicshen.

Clipping. 1

Rétrospectivement, les deux sets introductifs semblaient d’une certaine manière représenter les deux versants de Clipping.. Côté pile, Yungmorpheus pose une atmosphère enfumée, dans tous les sens du terme, avec son conscious rap sauce west coast fleurant bon (et parfois un peu trop gentiment) la chaleur d’une Miami imaginaire dans ses productions musicales. Côté face, Evicshen se rapproche déjà bien plus de ce que je suis venu voir / subir avec un long et implacable assaut des sens, dans un multivers noise industriel m’évoquant un Merzbow plus tempéré et expressif dans ses collaborations, ou encore la jeunesse de SPK et Throbbing Gristle. Mais paradoxalement, elle ajoute aussi un toucher organique à des sons fondamentalement inertes, sans aucun doute à travers l’usage direct d’objets divers et variés que je ne pourrai décrire que comme un drone aux pales corrompues, une longue langue métallique jouée avec un archet ou une bande de hula hoop en acier triturée dans tous les sens, raccordés à des micros de contact. Elle escalade les amplificateurs, joue avec les enceintes, survole la foule et y plonge pour une expérience physique assez totale et franchement impressionnante. Joli tour de force pour une proposition aussi maximaliste et facilement clivante ou révoltante, chapeau l’artiste.

Clipping. 2

Puis arrive le plat de résistance après cette mise en bouche efficace qui a réduit les défenses internes à leur minimum. Le trio a tout de suite vu que le public était une flaque de carburant hautement volatil et instable qui n’attendait qu’une étincelle pour s’enflammer, et Clipping. n’attend pas pour jeter une allumette dans la fosse en attaquant à la jugulaire avec Nothing Is Safe. Daveed Diggs galvanise la foule avec sa prose impeccable, acétique et irréprochable, William Hutson et Jonathan Snipes abattent les survivants en raids acoustiques noiso-hip-hop, imperturbables et impériaux. Ça communique sans se parler sur scène, rigole et semble parfois dépassé par son propre génie de la fusion des genres. Diggs ne manque aucune syllabe et ne mange aucun mot malgré un débit de parole insensé, ses deux comparses remplissent l’espace comme l’odeur du napalm au petit matin sur la jungle luxuriante de la facilité et de l’évidence. Les sons s’annihilent et ne laissent survivre que le flow assassin d’un MC au sommet de son art, arrivant à unir les gens sur des textes allant du cannibalisme à des pulsions de violence sélective, sans oublier le bad trip lovecraftien d’Enlacing qui a visiblement mis tout le monde d’accord. Les lumières simples et efficaces, entre teintes chaudes comme le sang et froides comme la cendre, subliment l’ensemble du groupe dans sa communion de la brutalité maîtrisée, un rictus de satisfaction au coin de la bouche pendant qu’on se fait crucifier sur une setlist sans aucun temps mort. Le rappel « avant que le groupe parte se la mettre » sur A Better Place, avec son impression d’animer un cirque pour âmes en peine, finit sur une note plus légère et optimiste un live globalement placé sous le signe de l’impitoyabilité. Le groupe laisse la salle entonner les paroles finales avant de clôturer le concert sur une muraille de bruits saturés dans laquelle la mélodie se noie, ultime pied de nez aux moindres attentes que les novices pouvaient avoir.

Clipping. 3

Explosion finale, politique de la terre brûlée, et un public ravi d’avoir pu participer à une démonstration de ce que le rap tangent de la côte ouest a de meilleur à offrir.

Dotflac

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