Broken Panda

Comment parler d’une musique dont on est conscient de ne percevoir qu’une infime partie ?
Comment décrire une ambiance sonore, une enveloppe que l’on sait touchante sans en comprendre vraiment le pourquoi du comment ?

Amateur de musiques électroniques (si tant est que ce terme représente encore quelque chose de concret) depuis quelques années seulement, mon oreille novice a pu survoler les grandes cases, aimant, écoutant jusqu’à l’écœurement, puis  détestant nombre de « styles » et d’artistes. On apprécie, puis on exècre les mécanismes surannés. La peur d’en faire le tour vient souvent, mais elle est aussitôt dissipée par la découverte d’un son nouveau à la croisée des genres, puisant son inspiration dans des pans parfois très éloignés de la musique. Ces artistes-là ne sont pas forcément les meilleurs, mais ils forgent une culture, une écoute, ils apportent des choses parfois très personnelles, qui vont au-delà de la qualité technique. Ces artistes ouvrent une porte sur un domaine entier de la musique, jusqu’ici ignoré, que l’on n’imaginait pas pouvoir apprécier. En ce qui me concerne, DaFake Panda fait partie de ces artistes.

S’accrocher à ce qu’on peut

A la première écoute, des codes différents apparaissent, des éléments, de ci de là, que l’on reconnaît, dont on arrive à peu près à identifier la provenance. Wobble bass lancinantes dignes du dubstep le plus downtempo et aquatique qui rappellent Scorn sur le morceau Haze Flavor Bamboo, clochettes numériques légères et multiples me font par moment (surtout sur A Mechanical Playtime) penser aux ambiances de Chapelier Fou ou de Saycet, rythmes surbreakés, nous prenant à contre-courant environ toutes les secondes et demi, tuant dans l’œuf tout instinct d’ondulation de postérieur caractéristique de ce qu’on pourrait appeler « danser ». Tant mieux, parce que je ne crois vraiment pas que ce soit là que réside l’intérêt.

Le faux Panda distille un son complexe, difficile à considérer et à apprivoiser. Mais une fois passée la barrière de bruits qui peuvent heurter ou rebuter à la première écoute, on arrive éventuellement à finir un morceau, à se raccrocher tant bien que mal au beat principal, souvent coupé, brutalisé, distordu, mais qui finit toujours par revenir. En vrai, je ne sais pas, mais ce panda-ci retombe toujours sur ses pattes, comme dans une bonne impro jazzesque. Une fois que l’on a ce rythme, on s’y accroche comme une sangsue à son hémophile, en battant du pied, en dodelinant de la tête, c’est comme vous voulez, et, petit à petit, on prête attention aux petites choses qui enrobent. Des petits riens savamment orchestrés, une foultitude de bruits de machines minuscules qui crissent et zozotent dans un grouillement mécanique léger et envoûtant (Kaâléïdoscope). Ignorer ce qui nous est désagréable, se focaliser sur les parties qui frappent l’esprit et qui plaisent, les décrypter une à une, les intégrer, pour enfin apprécier le morceau dans son ensemble, le connaître. Pour une œuvre aussi compliquée, cette démarche s’allonge considérablement.

Ranger ses étiquettes

On peut facilement céder à la tentation de coller des grands mots à tout ce bordel, un poil de dubstep, un zeste de breakcore, un liant glitch, etc etc, mais toutes les étiquettes ne seront pas représentatives de l’intérêt de la chose. Ce qui surprend, et qui déstabilise, c’est plutôt la façon dont le Panda assemble toutes ces choses, qui – pour moi en tout cas – est totalement incongrue. Je ne sais pas ce qu’il fout avec ses machines, ce garçon, mais toujours est-il que de codes globalement identifiables il ressort des morceaux pleins, exténuants, frappants, aux ambiances envoutantes et parfois radicalement opposées les unes aux autres. Fat Fuckin’ Panda et A Chav Romance nous présentent un dubstep lent, lourd, contre-intuitif, sombre, qui bave bien, les beats ne sont pas propres, tranchants comme une vieille lame rouillée, c’est acerbe, et c’est bon. Laudanum et Mechanical Playtime laissent infuser une ambiance beaucoup plus légère, les sons sont clairs, légers, on a l’impression d’un ensemble parfaitement millimétré. Et le pire, c’est que ce saligaud à l’air de se sentir autant à l’aise d’un côté comme de l’autre. Et quand parfois il lui prend l’envie de triturer la voix rauque de Tricky ou le timbre suave d’Akat, c’est simplement truculent.

Les expérimentations de DaFake Panda s’expriment pleinement sur scène. Le bonhomme est affublé d’une coiffe, d’un chapeau, d’une chapka king size, je ne sais pas ce que c’est que ce truc, mais ça a une tête de panda et ça doit tenir chaud comme c’est pas permis. Il retourne, allonge, coupe, assemble, mélange ses morceaux avec délectation, nous berçant de ses ambiances éthérées avant de nous assaillir, voire de nous laisser totalement sur le carreau dans des envolées expérimentales techniques à souhait. C’est pas toujours exactement au point, quelques breaks sont peut-être un poil hasardeux, le son de la cave de l’International est parfois un peu crade, mais c’est puissant, et il est encore plus déstabilisant et enrichissant de ressentir physiquement, à coups de basses bien placés dans le bide, les rythmes qui nous échappent.

La musique du Panda est à la croisée de plusieurs mondes. Elle est difficile, personnelle, pas forcément intuitive, et pour cela, elle mérite qu’on s’y attarde. Les premières écoutes laissent apparaître un son riche, complexe, difficilement maîtrisable, mis en mouvements par un esprit voltigeant, sans codes, sans contraintes. Un esprit qui se fait plaisir, simplement. Et nous aussi, si tant est qu’on l’aborde avec l’humilité et le courage d’oublier certaines règles…

Ehoarn

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2 Commentaires

  1. Pingback: Dafake Panda, rattrapage. | Blastozone

  2. Pingback: Dafake Panda : Cactus ou Bambou ? | Tartine de contrebasse

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