High Tone – Ekphrön. L’enfer, c’est les autres

Ekphron-2014Cette fois, on va pas vous faire l’insulte d’un chapeau introductif. Si vous ne connaissez pas encore High Tone ou Jarring Effects, c’est que vous n’êtes plus digne qu’à allez croupir dans une geôle yéménite pour le restant de vos jours. Merde à la fin. Nonobstant, chez Tartine, on a un problème avec High Tone. Pour faire simple, on dira que depuis quelques années et à chacune de leur sortie, on sait jamais si on doit les classer dans la case « plaisir coupable » ou « véritable tuerie ». En tous cas, on sait qu’il s’agit potentiellement du seul truc se rapprochant plus ou moins du dub qu’on puisse continuer à écouter. Mais les choses pourraient bien changer avec Ekphrön.

Comme d’habitude, on a mis quatre mois avant d’écouter le machin, par flemme, ou peut-être par appréhension du moment où on va être obligés de se dire « ça y est, c’est devenu de la merde, je suis enfin déçu ». Vous pouvez pas savoir ce que c’est que d’avoir peur d’être déçu pendant quatorze ans sans jamais l’être vraiment. Enfin si, vous pouvez. Non mais sérieusement, ça serait quand même vachement plus sain pour notre pauvre palpitant que de pouvoir se dire une fois de temps en temps « album pourri » et puis être vachement étonné de la qualité du suivant, et crier à la résurrection, ça permettrait de relâcher une certaine tension, voyez. Mais non. Parce que High Tone maintient une qualité constante (et haute) à chaque sortie, et à chaque sortie suivante, on flippe un peu plus en se disant « mondiû, vont-ils réussir à égaler, cette fois ? »

Ben oui, coco. Ils égalent. Ils surpassent. Ils tatannent. Ils mettent pétée sur pétée. Pourquoi ? Et surtout, comment ? sont les deux questions auxquelles cette pauvre biscotte va tenter de répondre.

Essayons d’être concrets

En ayant une démarche purement scientifique et catégorisatrice, on pourrait dire qu’il y a trois types de morceaux, chez High Tone :

1. les morceaux universellement bons de bouts en bouts.

2. les morceaux qu’on aime moins (ils varient en fonction de vos goûts de mélomanes avertis).

3. les autres. Et comme disait Chirac sur sa plage de l’île Maurice avant de se faire gentiment raccompagner par les flics : « Bernadette, t’sais quoi ? l’enfer, c’est les autres ».

Bon alors, les premiers morceaux, ceux qui sont des tueries de la première mesure au petit rot final, ça, c’est facile. La discographie d’High Tone en est blindée : Dirty Urban Beat, Fly To The Moon ou Space Rodeo sur Outback, Freakency ou Driving Fast sur Underground Wobble, et même Zentown ou The Source sur Zentone… gros tubes. Gros putains de tubes.

Les seconds, pour équilibrer un peu, on pourra citer Rub-a-dub Anthem ou Day Break Leaving. Vous comprendrez aisément que tout ce que se rapproche un peu trop d’un dub « pur », ou, même, voire, d’un reggae (le mot est lâché), via un MC un peu trop porté sur la chose, par exemple, perd tout de suite beaucoup de crédit auprès de nos oreilles nourries à l’acide et de nos cerveaux adeptes de breakcore. Ou vice-versa.

Et puis les autres. Et là, ça se complique. Parce qu’il y en a un sacré paquet. Il s’agit de tous ces morceaux pendant lesquels l’apprenti mélomane se dit « mais c’est nul ça… mais… attends… non, en fait, c’est bien ! Euh. J’sais plus. Han mais c’est quoi ces bruits de lasers style années 80, c’est ridicule ! Mais finalement… est-ce bien ridicule ? Moi jtrouve que ça tombe plutôt pas mal. Et puis ils assument. Mais ta gueule, t’y connais rien, je te dis que c’est nul ! Mais arrête, c’est une grosse tatanne ce morceau ! »

Lourdes séances de je-suis-trois-dans-ma-tête en perspective.

Et c’est là que la magie High Tone opère. Parce qu’à force d’écouter les morceaux pour essayer de savoir si c’est vraiment bien ou pas, ben ils viennent forer dans nos crânes et s’y planter bien profondément comme le couteau dans le rôti de porc pour savoir s’il est cuit. Et une fois que tu commences à le siffloter pendant que tu te fais chier dans ta réunion trimestrielle, devant le regard incrédule de ton chef (ben ouais, siffler du High Tone, ça rend moyen, j’ai déjà essayé), tu ne te poses plus la question de savoir si c’est bien ou pas.

Et si on parlait un peu de l’album ?

Alors en ce qui concerne Ekphrön, maintenant. On vous le dit tout de suite, le seul morceau qu’on aime moins, c’est Until The Last Drop. Mais c’est entièrement de la faute de Shanti-D, parce que musicalement, y’a rien à en redire. Voilà pour la catégorie numéro 2.

Pour la catégorie 3, « l’enfer c’est les autres », on pourrait y mettre Raag Step et Old Mind, pour les mêmes raisons : le Korg dont on se demande s’il ne se prend peut-être pas un peu trop pour Dieu (en même temps, avec un tel nom et une telle puissance, il peut, le bougre), et certains effets qui peuvent paraître douteux ou cheaps au premier abord. Mais ça, c’est aux trois premières écoutes. Parce qu’après, le Korg massif et les piiiou-piiiou qui se balancent dans tous les sens, tu t’y agrèges comme le festivalier en rut s’agrège à la lance à eau du camion de pompier, et tu dégustes.

Et puis les autres morceaux. Ceux qui sont simplement très bons. Grand prix du jury pour Basis, qui est probablement la meilleure intro d’un album d’High Tone qu’on ait jamais entendue. Merci Vincent Ségal. 72’turned off a une structure classique d’un morceau du groupe, mais est parfaitement léché, très efficace et s’envole dans la stratosphère à la 4e minute. Les claviers enflammés de Super Kat me rappellent l’heure de gloire des Doors (et pourquoi pas, bordel ?) qu’on aurait mélangée avec un bon dub enfumé à la Zenzile. Maîtrise. Respect.

All expectations, ce morceau fou qui prend bien son temps avant de démarrer, il pourrait presque éclipser Basis et servir d’intro à l’album, ce qui serait dommage. Il témoigne néanmoins d’une réelle nouveauté dans la structure des morceaux, et c’est un putain de courant d’air frais qui vient de souffler sur le son d’High Tone. Tout comme A Fistful Of Yen, qui vient perturber le déroulement classique et parfois monotone que peut prendre le dub. Et puis tout simplement, ce morceau tabasse dans les tripes. Un peu de violence dans ce monde de mâcheurs de luzerne, ça fait pas d’mal. Et ça tombe bien, parce que les lyonnais savent aussi en mettre une couche à ce niveau-là. Et puis cet espèce de tour de passe-passe, là, qui nous fait retomber d’un coup à un duo clavier – guitare bien éthéré et tout gentil, on a rien vu, rien senti, mais oui, c’est le même morceau. Comment ces salauds peuvent-ils commencer sur les chapeaux de roues, version « cette fois-ci vous allez prendre cher » et puis hop en fait non la violence c’est mal alors sur la deuxième moitié on va vous câliner ? Parce que c’est High Tone. Ils font ce qu’ils veulent, c’est comme ça, et le pire, c’est que ça marche.

Et enfin, enfin, Wahqam Saba. Et là, j’ai pas de mot. Si vous ne deviez garder qu’un seul morceau de cet album (et heureusement, vous n’avez pas à le faire), ce serait indéniablement celui-ci. J’ai jamais vu une telle puissance frontale chez High Tone. Je pourrais m’injecter ce morceau en boucle comme un autiste. Écoutez seulement, il y a des choses que les mots ne couvrent pas.

Ce qui vient finalement sublimer ces deux derniers morceaux (déjà quasiment vénérés en tant que tels) ce sont sans doute les références et les interprétations qui en découlent : l’intro en mode western nippon sur A Fistful Of Yen, assez vite interrompue par le déclenchement d’une alarme, suivi de redoutables radiations qui brutalisent tout sur leur passage, avant de nous lâcher pour les deux minutes restantes dans un paysage de désolation, ambiance compteur Geiger et poisson cru radioactif. Sur Wahqam Saba ce sont les salves de déflagrations qui viennent s’écraser de toute leur puissance sur la trame de musique orientale, résonnant comme l’écho d’un Moyen-Orient martyrisé, bombardé, et rongé par le poids d’une actualité d’une insupportable gravité. On comprend alors que ce n’est pas pour rien si ces deux morceaux surprennent autant, l’utilisation de sonorités aussi déchainées ne venant que mieux souligner la dureté des faits auxquels elles se réfèrent. C’est un peu leur Star Spangled Banner à eux, mais mis à la sauce 2014.

Ficelé jusqu’à l’os, mécanique implacable d’une efficacité redoutable sublimée par la précision, cette finition à faire baver un horloger helvétique, High Tone nous offre ici un travail d’un professionnalisme bluffant. Ekphrön renouvelle les codes d’un genre en manque de souffle, réinvente le dub, le mute, l’incinère et le fait renaître de ses cendres, encore plus vibrant, plus expérimental, moins roots certes, mais tellement plus riche. Les poussées fiévreuses martèlent jusqu’à l’os autant que les calmes maîtrisés maintiennent en haleine, l’audition mène dans une nappe de basses poussiéreuses, le souffle coupé, on plonge la tête la première dans une épopée, les yeux fermés, dont on a du mal à s’extirper. On vous laissera la discrétion d’apprécier par vos propres moyens s’il s’agit ou non de leur meilleur album, sachez en tous cas que Ekphrön aura su faire l’unanimité au sein de la rédaction de Tartine de Contrebasse, et ça c’est tout de même suffisamment chiadé pour être souligné.

Bon, finalement, on a pas répondu aux questions « pourquoi » et « comment ». Je crois qu’on peut l’avouer maintenant : on sait pas. On comprends pas. Il y a chez High Tone cette capacité à produire une musique hautement homogène mais extrêmement variée, reconnaissable à la première écoute mais pourtant toujours surprenante, et ce depuis plus de quinze ans. C’est pas grave de pas comprendre. Continuez juste à nous mettre notre pétée. Merci.

Ekphrön de High Tone, c’est évidemment chez Jarring Effects, et je vous promets que vous allez sortir votre porte-feuille, votre porte-monnaie, votre banquier, votre compte épargne logement, vos assédics, j’en sais rien, je m’en fous, mais bordel, vous allez l’acheter, et sur CD1D en plus. En CD, en vinyle, en digital, la totale. Et vous allez vous ruer sur leurs concerts, aussi. Et vous allez l’offrir à votre grand-mère et à votre contrôleur judiciaire.

Adrien et Ehoarn

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4 Commentaires

  1. flunch

    Sympathique votre blog. Je lisais ça : http://fp.nightfall.fr/index_6899_high-tone-ekphron.html et me disais que mon avis se situerais entre vos 2 chroniques. Dans le sens ou on se sent un peu coupable au début à se demander si c’est pas un peu de la merde ou du génie, puis on aime bien, mais au final, là ou je rejoins l’autre chronique c’est que l’ensemble manque quand même d’un peu de naturel.

    Puis en concert, ils sont quand même pas très marrants alors j’imagine qu’avec un ovni pareil sans tube fédérateur, ça doit pas très bien passer.

  2. En fait je trouve pas que ça manque de naturel. Au contraire, je pense qu’il faut un sacré naturel pour pouvoir faire un album composé de morceaux aussi différents les uns des autres et partant dans autant de directions différentes. Surtout quand on est un groupe qui officie depuis 15 ans, considéré (à tort?) comme un représentant incontournable de la scène dub française, et donc forcément très très attendu au tournant. Il faut une sacré dose de naturel pour pouvoir dire au gens « maintenant on va faire ça, et si ça t’plait pas, lapin, tant pis pour ta gueule ». Et puis je trouve ça assez ouf que les gens considèrent cet album comme un ovni, voire une trahison. Peut-être que c’est juste moi, mais à part l’intro, j’ai pas été choqué un seul instant par ce que j’entendais. J’avais l’impression que c’était des morceaux typiquement HighToniens, certes frais, variés et novateurs, mais à aucun moment je me suis dit « wow c’est bizarre pour du High Tone ». C’est ce que j’essayais de rendre dans l’article : cette impression que tu sais où tu es, tu doutes pas d’écouter du High Tone, t’es pas perdu, mais en même temps, avec eux, t’es toujours surpris. C’est ça que j’arrive pas à comprendre, comment ils font ça.
    Quant aux concerts, laisse-moi te dire que ça déboite, même si on en a pas parlé dans l’article. Leur ingé son est fantastique, et ils dosent parfaitement leur set entre anciens morceaux et ceux issus du dernier album et t’as de tout, du planant, du dub, de la violence, du Korg. T’inquiète, c’est bien plus que « marrant ».

  3. flunch

    Ahah pas de soucis sur les concerts, je les ai vu une pelleté de fois, disons que les tubes font du bien parce que ce n’est pas trop les gars d’high tone qui s’occupent de réchauffer la salle. Je suis curieux de voir l’ambiance avec ce nouvel album assez posé dans l’ensemble.

    Pour le naturel, plus que d’accord sur le fait qu’il faut des balls pour sortir des trucs que le public n’attends, surtout dans une situation ou le dub français se sound-systemise à l’anglaise, oubliant que ce qui fit sont succès fut justement l’expérimentation et la fin des barrières débiles de « genre », se rangeant confortablement dans un artisanat musical qui déboite en concert mais qui ne m’a pas flatté l’oreil en album studio depuis moulte. Alors oui High Tone fait un bien immense, la cohésion de l’album est remarquable, c’est comme tu dis du High Tone dès les premiers instants, à la fois inattendu et signé, mais à mon goût (des plus personnels!) j’ai eu l’impression qu’ils avaient quelque peu intellectualisé leurs expérimentations, je sais pas même au bout de 20 écoutes je trouve qu’un morceau sur 2 ne coule pas de source… Même pas raté, juste un peu galère.

    J’avais trouvé Wave Digger bien zarb, à mon sens encore plus qu’Ekphron, mais on sentait la grosse éclate derrière, là à mon sens moins mais bon. Chacun ses avis.

  4. Pingback: Ynoji – Kollider. Ou la méthode des trois forces concourantes | Tartine de contrebasse

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