Carbon Based Lifeforms – Interloper | Renaissance

InterloperNos amis lyonnais de chez Ultimae Records ne diront pas le contraire : le duo suédois formé par Johannes Hedberg et Daniel Segerstad, aux côtés de leur compatriote Solar Fields et évidemment du maître de la maison Aes Dana, fait partie des artistes qui ont défini le son fondamentalement ambient et downtempo du label lorsqu’il émergeait, et lui donnèrent par après ses lettres de noblesse et son aura qui brillent depuis maintenant 14 années. Suite à leur première apparition sur la compilation Fahrenheit Project – Part Three en 2002, Carbon Based Lifeforms n’a jamais cessé de fédérer les auditeurs autour de leurs compositions organico-spatiales, étant presque autant de lettres d’amour dédiées à l’increvable 303. Oscillant habilement entre des pistes pour dancefloors d’esthètes et des morceaux contemplatifs sondant la vastitude, le groupe est devenu incontournable pour quiconque s’intéresse au downtempo et l’acid ambient ; et même sans le vouloir, MOS 6581 ou Photosynthesis sont des hymnes au genre que vous ne pourrez esquiver bien longtemps.

Lâchant successivement des bombes soniques au rolandium pendant presque dix ans, les deux artistes ont depuis quitté l’écurie française (au plus grand dam de leurs fanatiques), profitant de la réappopriation du copyright sur leurs trois premiers albums pour devenir indépendants et s’installer dans leur fief Leftfield Records. Et dire que la résurrection remasterisée d’Interloper il y a quelques jours sur leur Bandcamp était attendue, c’est comme si je vous disais qu’un diabétique insulino-dépendant découvrait avec une joie contenue un tube de lait concentré au bord du coma hypoglycémique. Discuté depuis près de deux ans, le repress de l’album, dont les copies originales ne se négocient pas sous le prix d’un rein de jeune adulte, passe enfin de la légende urbaine à la réalité.

L’heure et quart qui suit fait défiler des pistes ne franchissant jamais la limite fatidique des 100 bpm, et transpire le concept de musique panoramique si cher à ceux qui ont vu grandir les scandinaves : une magie électronique dont la teneur organique est si aboutie que c’en est presque insultant, dont les paysages acides embrumés par une réverb’ maîtrisée et des voix éthérées désinhibent l’âme et fissurent nos barrières mentales pour aspirer à l’immensité, dont les quelques riffs bien sentis de guitares donnent une plus-value aux gimmicks rolambientesques qui sont déjà efficaces sans exhausteurs de sons.

Un voyage spirituel presque sans anicroche, entamé par un premier bloc de pistes envoyant des salves préliminaires de 4×4 élémentaux dans nos pavillons, particulièrement efficaces dans un Right Where It Ends quand elles sont associées à une mélodie vaporeuse et à la voix sibylline d’Anna Segerstad, ou dans Supersede avec des conversations hats/rides complémentaires et des guitares célesto-cosmiques qui lorgnent inexorablement vers l’infini. Un second bloc se démarque alors radicalement, plus lent et à l’essence définitivement ambient ; il n’est plus temps d’observer l’infinité, mais de parcourir le chemin d’étoiles qui nous y emmènera. Strates ambient en aérogel, claviers et synthés en poussière de comètes, voix surnaturelles et transdimensionnelles, dur de rester de marbre à l’écoute des sonorités d’un autre âge dans Init ou du chant ensorcelant de l’autre voix de CBL qu’est Karin My Andersson dans Euphotic.

Le chemin de l’émancipation mentale étant balisé, il ne reste plus qu’à rejoindre le terminus et laisser le cortex de raison seul derrière avec le diamant brut qu’est Polyrytmi, accepter de n’être qu’un nectar d’émotions procurées au système limbique par le son. Notes et rythmes se croisent dans l’air comme les gouttelettes dans une averse estivale, sans manquer de s’écraser délicatement sur nos tympans et de diffuser un sentiment de plénitude grandissant à chaque impact. Puis, majestueux, le chant du phœnix s’élève et pénètre le rideau aquatique avant de déchirer le ciel en éclats de lumière ; accompagné d’une irrésistible bassline et rythmé par un sonar spatial, il explose et nous transcende en un final aux proportions démesurées qui me file toujours autant la chair de poule malgré les années. Quoi, t’aimes pas mes hyperboles ?

Cette chronique serait évidemment injustifiée si l’on ne parlait pas du remastering monstrueux que Vincent Villuis a effectué pour remettre au goût du jour Interloper, car c’était clairement un défi d’en préserver l’intégrité sonore, et donc suggestive, particulière à chaque piste tout en y apportant un second souffle qui ne soit pas anecdotique. Certains éléments ne m’ont pas semblé judicieux, comme les kicks plus dilatés d’Euphotic, ou au contraire mis trop en arrière sur M, ou encore les basses fréquences un peu trop présentes sur la première transition de Polyrytmi par rapport au mix initial. Cependant, les corrections apportées aux hautes fréquences initialement criardes de certaines pistes, les voix dont on peut maintenant deviner les intonations, le grain ajouté à certains morceaux, la réverbération ajustée au poil, ou plus généralement l’ouverture presque indécente de la scène sonore font que ce remaster n’a rien de superficiel et laisse respirer un album qui ne demandait qu’à s’époumoner. Le travail commun de Vincent et Huby Sea renaît de ses cendres plus flamboyant et nécessaire que jamais.

En bref, cette chronique volontairement dithyrambique (et encore, je me retiens) sera soit lue par ceux qui connaissent déjà l’album ainsi que toutes ses qualités et, si ce n’est déjà fait, devraient tout de suite aller s’en procurer la nouvelle version, soit elle sera lue par des curieux qui ont la bonne idée de découvrir Carbon Based Lifeforms, et devraient tout de suite aller s’en procurer la nouvelle version eux aussi. Interloper fait partie de ces créations musicales qui passeront certainement à la postérité, car elles suscitent des émotions universelles et profondes d’une manière abordable, faisant toujours le bonheur de ceux qui y jetteront leurs oreilles.

Quant à ceux qui ne jurent que par le format physique, vous serez heureux d’apprendre que le label finnois Blood Music a prévu une sortie CD et même vinyle cette année, et ce des trois premiers LPs des suédois (N.D.R. : dispos depuis fin mai 2016 au final, mais les version vinyles sont bien sûr déjà en rupture). Vous pourrez donc garder tous vos organes pour obtenir une copie en dur de l’album (fouillez un peu le site pour trouver les CDs). Enfin, si vous arrivez à en avoir une, bien sûr.

Dotflac

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