Tobias Lilja – Medicine Sings Triptych | Rose noire

Medicine Sings TriptychTraînant misérablement sur les internets dans la nuit du 27 au 28 septembre dans l’attente de l’éclipse lunaire qui poindra vers quatre heures du matin, je m’échoue sur la page zéro-sociable d’un certain Hecq. Avec les yeux à moitié collés et des céphalées rien qu’à l’idée qu’il faudra reprendre le travail le lendemain dès sept heures (l’évènement astronomique ou la santé, faut choisir), je suis attiré par le post d’un remix pour un de ses innombrables potes dont je n’ai probablement jamais entendu causer. Tobias Lilja, il s’appelle le gars. Pourtant, même avec la tête dans le fondement, j’ai bien cru me souvenir avoir vu ce nom avant ; après vérification, le bonhomme avait en effet participé au CD de remixes sur le Steeltongued du berlinois, en 2009. Bon, j’ai encore 180 minutes à tuer, autant aller les occuper avec de la nouvelle musique.

Quelle bonne idée.

Quatrième album de l’artiste, Medicine Sings Triptych fait suite à un départ abstract ambient chez feu-Nonresponse, qui a poussé le monsieur à sortir ses deux albums suivants chez n5MD. La progression majeure concerna ici l’apparition des chants qui allaient devenir sa marque de fabrique, servant autant de messagers pour les paroles écrites par Lilja que d’un réel instrument modulable avec toutes ses nuances sonores. Mais le sympathique Time Is on My Side, qui bénéficie de l’apparition de ces voix, donnera plus tard un Delirium Portraits aux airs de synthpop axée dancefloor un peu trop grasse pour être digeste. Pas sûr que la synthpop ne soit digeste de toutes façons. Mais voilà qu’est annoncée dès début 2015 une série de trois EPs, qui donneront fin août l’album qui les compile, et promettant un voyage introspectif entre paysages industriels et beats ritualistes.

Et dès l’ouverture, les sons fascinent. Rythme répétitif hypnotisant, percussions tribales, mais surtout une voix ensorcelante qui se fait moins passer pour du chant qu’une incantation chamanique guidant l’esprit vers des territoires hallucinatoires inexplorés. La synergie des sons dans Medicine Sings intoxique le cerveau comme les effluves d’une décoction ancestrale, se répandant dans un corps qui n’obéit plus qu’au rythme obsédant des kicks précis et autres échos épidermiques du matériel analogique d’une autre époque.

« Let the drum talk,

and let the medicine sing »

L’esprit ayant baissé ses défenses, il ne reste plus qu’à la magie noire vocale de Lilja de nous soumettre à sa volonté, brisant la réalité en plusieurs points de vue comme un miroir fragilisé, qui nous fait voir et entendre une même scène sous des angles différents. Un rituel ancestral bousculant le psyché jusqu’au cerveau reptilien est maintenant lancé, offrant un voyage intime dont on ne maîtrisera pas l’itinéraire, mélangeant souvenirs oubliés et émotions refoulées en un trip cathartique mené sans baisse de régime par les voix aux personnalités multiples du suédois.

Pouvant laisser ses cordes vocales et son inspiration s’exprimer pleinement après un déménagement dans un espace lui accordant une totale liberté créatrice, Tobias Lilja pousse ici son atout dans des retranchements pas encore expérimentés sur ses précédents albums. Au-delà du travail sur plusieurs couches vocales toutes pitchées différemment, les chants nous montrent en permanence leur autre face purement instrumentale, utilisée dans les pistes comme un synthétiseur modulaire et son infinité de possibilités. Tantôt douces vocalises, tantôt déflagrations expiatoires, les voix envoûtent irrésistiblement et assument complètement leur statut de fondation souple à Medicine Sings Triptych. Mais leur rôle instrumental prépondérant, assez original dans un milieu électronique qui l’oublie trop souvent, est secondé ici par les prières chantées ; libres d’interprétation, les paroles résonnent en moi comme des métaphores de souvenirs affectifs et du subconscient, cherchant à purger une folie en devenir avant qu’elle ne nous consume entièrement : amour, colère, regret et égarement semblent s’exprimer de manière salvatrice dans les textes de l’artiste. Poser sa démence sur le papier et la crier au monde avant qu’elle ne dépasse irrévocablement l’horizon de nos évènements.

Bien que la partie lyrique est celle qui m’a direct vendu l’album, il serait dommage d’oublier la musique qui la porte, car son electronica puisant pas mal ses inspirations dans le downtempo n’hésite pas à piocher des éléments techno, industriels, voire dark ambient pour compléter un travail éclectique, sans jamais perdre de vue ses identités. Percussions acoustiques, réverbes à ressort et bandes magnétiques bouclées côtoient les uppercuts électroniques et autres phrases synthétiques modulées de manière improvisée, donnant à l’album un grain organique et non-aseptisé qui colle parfaitement à sa narration un peu schizophrénique. On retiendra là l’ouverture pour son empoisonnement consentant de l’esprit vu plus haut, la batterie caressée aux balais et les voix d’outre-tombe dans Frozen Lake (dont le remix de Hecq propose une facette entièrement mutique bien sentie), le travail vocal et rythmique aux inspirations rituelles de Swarming Suns, ou encore la remarquable progression de Sun-Eater qui atteint un climax inarrêtable et complètement pété à partir de la troisième minute.

Tout un tas de raisons qui devraient vous pousser à aller découvrir la musique (par ailleurs foutrement bien produite) de Tobias Lilja, ne serait-ce que parce que vous n’entendrez certainement pas beaucoup parler de son Medicine Sings Triptych, à tort. La symbiose des voix et des sons dans cet opus dépasse pour moi ce qu’il a créé jusque là, offrant un voyage introspectif à coups d’incantations obscures au bout d’une certaine forme de folie ; une rose noire qui se déploie, et dont la beauté narcotique ne se savourera pleinement qu’en s’y piquant les doigts. Si vous peinez encore à vous imaginer le tableau, n’hésitez pas à avoir la curiosité de regarder son clip réalisé par Sam Sohlberg, qui condense parfaitement ces instantanés perdus entre chamanisme et folie douce mais assumée. Mais à l’image du final, il n’y a rien à craindre à s’y plonger, car ce décapage du subconscient finira de manière bienvenue par exploser à la lumière.

Un joyau noir a acheter sur le Bandcamp de l’artiste, dans une démarche purement DIY qui ne donnera jamais à cet album la visibilité qu’il mérite.

Dotflac

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