Siavash Amini – Subsiding | Soins du cœur

SubsidingJe vous ai déjà parlé de ma faiblesse pour la scène ambient iranienne il y a quelques temps. Je lui trouve une manière particulière d’infuser les émotions dans ses sons, et elle nous propose très souvent des travaux à fleur de peau : Shallow de Porya Hatami, Vanishing Point d’Arash Akbari ou Night Scenes de Tegh persistent à investir régulièrement mon casque, sans lassitude manifeste. Vous l’aurez deviné, Siavash Amini fait également partie de ces individus qui se sont révélés ces dernières années, et l’attente du long format succédant à What Wind Whispered to the Trees était autant remplie d’espérances que d’interrogations, car l’impact émotionnel provoqué par cet album m’a fait me demander comment il allait proposer quelque chose d’au moins aussi bien. C’est tout juste un an plus tard qu’il répond à cette question, sortant toujours chez Futuresequence le deuxième acte d’un triptyque d’œuvres, intitulé Subsiding.

Après un premier opus librement inspiré par des personnages de la littérature russe, élaguant le subconscient à coups de rafales expiatrices qui ne laissaient debout que les racines spirituelles les plus solides, le second s’est voulu volontairement plus opaque sur ses origines afin de laisser plus de place à la subjectivité des auditeurs. Mais s’intéresser au peu d’indices laissés par l’artiste nous renverra d’abord au mythe d’un monde disparu légendaire, le royaume d’Agartha. Supposée cité souterraine, ce serait un lieu utopique enfoui profondément sous l’écorce terrestre et relié à tous les continents de la planète par un réseau de galeries secrètes. Ce rapide point sur Agartha, signifiant littéralement « inaccessible à l’anarchie », n’est pas qu’un insipide pillage de sites encyclopédiques communautaires et autres forums rassemblant certains partisans de la théorie de la Terre creuse pour remplir un paragraphe, mais bien une invitation à pousser la lecture de l’œuvre à un niveau inférieur. Car bien qu’étant un sujet assez étendu à lui tout seul pour créer un album, cette croyance semble ici prétexte à une analogie bien plus personnelle, où Siavash nous suggère à travers Agarthini de nous improviser explorateurs de nos territoires sous-jacents lors d’un voyage au centre de la chair, tournant le dos à notre environnement externe, à la recherche de tunnels traversant les structures tumultueuses de la raison et des émotions pour atteindre un hypothétique noyau stable de quiétude.

Quand What Wind Whispered to the Trees nettoie notre enveloppe corporelle avec ses bourrasques purificatrices et ses cordes majestueuses, Subsiding nous emmène maintenant plus profondément, dans notre psyché enfin révélé pour le comprendre et le soigner. Le soigner de sentiments perçus comme douloureux et persistants : colère, regret, mélancolie, deuil, un mélange des quatre ? Autant de substantifs valides pour remplacer l’inconnue qui a guidé le musicien dans sa démarche de catharsis par la composition et que l’on peut aisément s’approprier à notre tour. Et c’est à renfort de guitares traitées par synthèse granulaire qu’on va se frotter l’esprit au papier de verre grain 40 pour le désencombrer, c’est grâce aux vibrations pénétrantes des violons qu’on apercevra les canaux conduisant aux strates inférieures, c’est par les parties mélodiques qu’on fera des pauses pour récupérer (l’interlude central d’Agarthini est sublime), avant de continuer à creuser les sillons encéphaliques en quête de paix. La violence des drones abrasifs et le calme des réminiscences aériennes se succèdent régulièrement, évoquant l’évolution des tourments qui sont progressivement acceptés, troquant leur oppression passive pour la lumière du soulagement.

Puis arrive la piste éponyme de 15 minutes, pièce centrale de l’album, pour enfin nous libérer et apaiser le torrent émotionnel qui nous malmène. La montée en puissance initiale au violon et à l’alto préparent le terrain pour accueillir une tempête de sons impossible qui va tout réduire à néant sur son passage. Le ressac des guitares désagrège toute certitude, les chœurs mystiques nous rendent indestructibles, la basse ternaire nous élève au-dessus des étoiles. Tous les éléments électroniques et acoustiques unissent passé, présent et futur pour nous réconcilier avec nous-même et laisser derrière leur violence expiatrice un endroit pur pour se reconstruire. Les blessures nettoyées peuvent enfin être pansées, notamment grâce à une clarinette atmosphérique qui nous oint de douceur et d’espoir après le cataclysme sonique que l’iranien vient de nous servir. Absolument colossal.

On termine notre voyage au plus profond de notre âme sur une note céleste insaisissable, satisfaits d’être prêts à regarder vers un avenir sans fardeaux, mais groggy après une telle démonstration musicale. Ce qui soulève d’après moi le seul problème déjà rencontré dans le disque précédent : Subsiding est tellement démesurée et marquante qu’elle éclipserait presque la piste suivante, comme The Wind nous subjuguait dès l’ouverture et nous laissait revenir à la réalité seulement au dernier morceau. Presque. Car là où la tracklist de What Wind Whispered to the Trees aurait bénéficié de changements, Subsiding place ses titres d’une manière bien plus intelligente, rendant justice à l’intégralité du travail en adoptant une progression modulée.

Où va donc nous mener Siavash Amini pour la conclusion de son triptyque ? Entre fidélité à sa patte sonore et nouvelles instrumentations doublées d’un travail sur les grains sonores toujours plus poussé, le perse surprend encore avec un bijou brut poli par les soins de l’illustre Lawrence English. Initialement prévu pour vinyle, les aléas de l’industrie du pressage microsillon ont mené Subsiding à paraître en CD. Dommageable pour certains, voyez plutôt ce changement de medium comme l’occasion d’acheter cet album à un prix plus abordable. C’est profond, c’est puissant, c’est jubilatoire, et c’est sacrément beau.

À part sur Discogs, Subsiding ne se trouve qu’en digital sur l’inspiré Futuresequence. Que ça ne vous empêche pas de l’acheter cependant, c’est du 24 bits quand même.

Dotflac

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