Dag Rosenqvist – Elephant. La fin et les moyens

ElephantJe ne prétendrai pas être celui que je ne suis pas. Si l’ œuvre globale du suédois Dag Rosenqvist commence à être plus qu’étoffée – comptant notamment des collaborations avec Matthew Collings ou Rutger Zuydervelt (aka Machinfabriek) – ce n’est qu’avec Elephant que je me penche sérieusement sur son travail, que je découvre réellement son univers, et finis pas vous en parler. Et comme c’est également la première fois que je chronique un album paru chez les excellents Dronarivm, faisons donc d’une pierre deux coups. Le tout masterisé par Taylor Deupree chez 12k, on est plutôt pas mal.

Tant l’artiste que le label m’annonçaient clairement la couleur : on se dirige inévitablement vers un album d’ambient-classique-minimal-contemporain, ce qui peut présager du très bon comme du très chiant. Quoi qu’il en soit, on s’attend à visiter une énième version auditive de ce que peuvent représenter les termes (rayez la(es) mention(s) inutile(s)) « sérénité », « lancinance » ou « enivrement », bref, un disque ou rien ne dépasse, nappe après nappe, reverb à fond et roulez jeunesse. N’étant pas non plus un nazi sur la question, cela m’aurait très probablement été, mais en l’occurrence mes attentes sont littéralement mises en miettes par cet album, et c’est bien là que Dag Rosenqvist marque des points.

De prime abord Born in Smoke ouvre pourtant l’album de manière plutôt conventionnelle. L’intro est longue, lente, brumeuse. On navigue d’une note à la suivante, sans vraiment en discerner les contours. Et si l’ambiance se grésille progressivement, rien ne dénote, mis à part le volume qui gonfle, doucement mais sûrement. Un semblant de beat, lointain et étouffé, semble se mettre en place, et s’affirme calmement. La bulle enfle, le grondement s’intensifie et l’éclatement se rapproche. On l’attend, on le souhaite, sans savoir ce qu’il y a à l’intérieur. Puis vient la première faille. Rien n’éclate, mais la rythmique se glitch. La discrète erreur numérique s’impose vite comme partie pleinement prenante du morceau, et prend progressivement de plus en plus de place. De glitch il n’est rapidement plus question, c’est bien un harsh noise qui prend désormais tout l’espace, sature la piste sans jamais venir totalement masquer la mélodie initiale. La poussée s’interrompt subitement, la trainée de noise suivant rapidement. Ceci était une claque.

L’essence de ce nouvel album de Dag Rosenqvist se trouve ici. D’un côté, ce que les musiques électroniques ont enfanté de plus raffiné à ce jour, à savoir la fameuse branche ambient-classique-minimal-contemporain à laquelle on s’attendait, et de l’autre ce qui lui sert actuellement comme figure de proue en terme de radicalité, j’ai nommé la noise. Certes, l’exercice n’est pas nouveau, mais Elephant est remarquable par la personnification et le dialogue qu’il offre à ces deux mouvances, le tout dans un écrin hautement narratif. Le noise n’est d’ailleurs pas ici un genre musical en soit mais bien un outil, répondant à une fonction donnée, ou du moins une existence relative, comme l’ombre derrière la lumière, ou la mort après la vie. On ne va pas s’encombrer avec de la philosophie de comptoir, mais retenez néanmoins l’idée, car c’est finalement de cela dont il s’agit.

Elephant comporte six pistes, chacune semblant raconter un épisode précis dans la cohabitation entre les deux protagonistes sus-cités. Par nature radicalement opposés, les concepts en mouvements se mêlent ici à merveille et paraissent indissociables l’un de l’autre. Si Born in Smoke nous en a offert un exemple intense d’entrée de jeu, In All The Hours Of Every Day nous amène sur le même terrain en fin d’album. Étrangement, Come Snow et Come Silence semblent un peu à part dans cette allégorie de l’échange. Le calme est salutaire, et finalement bien inséré dans l’album pour contrebalancer la puissance des autres pistes. Quand à leur interprétation, je laisse le champ libre.

Et puis il y a Porcelain. Porcelain, c’est un peu le morceau pivot de Elephant. C’est celui qui donne tout son sens au nom de l’album (éléphant, porcelaine, tout ça, je ne vous fais pas de dessin, hein), comme représentation quasiment physique du trop plein viscéral. On est ici dans la confrontation pure, le lynchage émotionnel, le mur que l’on se prend en pleine tronche sans l’avoir vu venir. Dag Rosenqvist semble avoir composé cet album dans un contexte de deuil personnel. Je ne m’épancherai pas sur le sujet, question de pudeur, mais force est de constater que le bruit brut renvoie à une toute autre brutalité, et les tripes qu’il a mis à la composition de cet album magistral en débordent littéralement.

Je ne pensais pas pouvoir être ému par de la noise, c’est désormais chose faite.

Adrien

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2 Commentaires

  1. Pingback: Legiac – The Voynich Manuscript | Cryptonique | Tartine de contrebasse

  2. Brindille

    Merveilleux.

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