Aria Rostami & Daniel Blomquist – Wandering Eye | À la fraîche

Wandering EyePour le chroniqueur intermittent du spectacle, pondre une introduction est toujours le passage obligé chiant où l’inspiration peine à arriver. Le moment où on hésite à servir le même plat froid à base d’infos sur le passif des artistes et des labels, ou à réfléchir trop longtemps à un paragraphe indispensable qui pourtant n’intéresse paradoxalement personne. Heureusement, Aria Rostami et Daniel Blomquist, deux illustres inconnus en ce qui me concerne, publient récemment une collaboration inspirée chez mes chouchous Glacial Movements, ce qui me permet d’improviser l’intro en quelques secondes : quoi de mieux qu’une sortie chez Glacial Movements pour se rafraîchir durant cette sortie de semaine placée sous le joug de la chaleur intolérable ? Maintenant que la douloureuse étape du départ est derrière nous, oublions-la très vite pour la suite de cette chronique qui essayera d’être de meilleur goût et de meilleure foi.

Suivant un processus créatif qui semble assez à la mode depuis quelques temps, Wandering Eye est essentiellement le fruit des échanges consécutifs de matériel musical entre les deux messieurs. Difficile de dire si deux artistes isolés, laissant en toute indépendance le temps à la réflexion et la décantation d’influer sur les compositions, émergent du chaos de la même manière qu’un duo conversant directement dans la même pièce, réagissant sans délai à leurs pulsions inspiratrices dans le feu de l’action. Le genre nous intéressant aujourd’hui pourrait pourtant être le meilleur choix dans cette vision très virtuelle de la collaboration, où dilatation temporelle et expansion spatiale en sont des préceptes historiques. Plutôt que de vous refaire le dossier de presse avec plus de mots, où Rostami et Blomquist nous emmènent en Antarctique, terre de pureté s’il en est, et le dépeignent comme l’antichambre rêvée de la croisée des mondes, je resterai peut-être plus terre-à-terre sur mes impressions, m’imaginant posé sur un des sommets les plus hauts et les plus froids que la planète nous offre, ouvert à l’observation simple et béate. Un endroit où les paradoxes font partie d’une routine pluri-millénaire dirigeant les éclats de vie qui oseront s’y aventurer.

Un peu plus d’une heure de musique éthérée accompagne parfaitement ces envies spontanées d’un ailleurs forgé par les contrastes, et on se prend au jeu sans sourciller. Dehors, les murs transpirent et le soleil fait fondre notre volonté, mais ces sons effacent les notions de sensation et de présent qui nous retiennent dans l’instant inconfortable, afin de nous emmener vers l’inaccessible nirvana qu’on désire. Les six pistes m’évoquent une nuit solitaire et ressourçante sur un des toits du monde, du coucher du soleil à l’aube salvatrice. Six actes investis par des mélodies plus préhensibles que la moyenne pour de l’ambient, elles-mêmes habitées par une certaine nostalgie de la lumière et de l’agitation diurnes. Dome A 80.37° S 77.53° E 4083m, ou la piste lumineuse qui accueille la nuit à bras ouverts, ouvre parfaitement Wandering Eye avec ses textures cristallines et pétillantes doublées par une mélodie ternaire aussi simple que réconfortante. C’est avec un pincement au cœur qu’on lui dit au revoir, encore incertains des bienfaits nocturnes à venir ; puis la suite s’enveloppe de basses fréquences profondes et de mélodies plus distantes suggérant la nuit calme et silencieuse sur un morceau de terre gelée flottant par-dessus un océan agité de nuages immaculés, mais le froid ne nous atteint jamais plus que nécessaire, car nous restons bien lotis au fond d’un épais duvet moelleux, lorgnant vers les cieux sans limites et si désirables, jamais aussi proches et lointains de notre portée qu’en ce moment. Un hommage à l’absence de tout et à l’abandon de soi, scintillant avec les astres sur la voûte céleste et se reflétant en fragments de rêves dans le miroir de nos yeux. Une invitation à débrancher les connexions cérébrales superflues dans ces brefs coups d’œil vers des strates que seul l’esprit peut parcourir.

Quand le soleil est aux antipodes de notre situation physique dans le sombre et brumeux Ridge B ~76° S ~94.75° E ~3750m, seules des communications brouillées provenant de l’orbite géostationnaire nous parviennent, rémanences inintelligibles de la civilisation dont on a quasiment oublié l’existence, tant un sentiment de plénitude nous envahit dans ce royaume du néant. C’est aussi le tournant de l’album, amorçant doucement son retour vers la lumière qui nous ôtera sans brusquerie de l’onirisme ambiant. Les mélodies murmurent plus distinctement à nos oreilles, la chaleur relative investit à nouveau les paysages sonores vierges des hautes altitudes jusqu’à la fin du voyage et l’explosion de photons colorés au fond de nos rétines dans Ridge A 81.5° S 73.5° E 4053m, dont la mélodie ne manquera pas de nous rappeler le premier morceau : tout n’est qu’une affaire de cycles imparfaits, où la répétition se mêle à l’inévitable entropie des systèmes pour donner naissance à la singularité éphémère. Le ton mélodique de cette dernière piste ne donne d’ailleurs qu’un seule envie : celle de relancer l’album pour échapper un peu plus longtemps à la fournaise de la réalité, et substituer le stimuli négatif des nocicepteurs pour quelques minutes supplémentaires de paradis artificiel.

Wandering Eye est une autre bien belle sortie à ajouter au catalogue déjà très recommandable de Glacial Movements, tombant on ne peut plus à pic à cette période de l’année. La justification de la qualité de cet album semble facile, et elle l’est très certainement, mais qui a dit qu’on avait besoin d’une bonne raison pour écouter de la bonne musique ?… On est d’accord.

Vous pouvez trouver cette édition ici, et surtout explorer une partie du reste du catalogue pas loin, parce que ça vaut vraiment le coup, ne serait-ce que pour Over the Summit par Netherworld ou Northern Gulfs par Yair Elazar Glotman.

Dotflac

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