FIS & Rob Thorne – Clear Stones | Fonction inverse

À peine coagulées, les plaies béantes laissées par le monumental From Patterns to Details vont dans quelques jours se refaire ouvrir en deux par le néo-zélandais FIS. Son LP pour Subtext captait dans les interstices des conversations intimes semblant tenues par des entités supérieures, le tout basé sur une production résolument unique et à l’approche franchement démesurée. L’énergie que FIS arrive à concentrer dans ces morceaux en a laissé peu indifférents, et c’est avec un plaisir légèrement masochiste que l’on accueillera Clear Stones, fruit d’une collaboration entre Oliver Peryman et l’artiste et compatriote Maori Rob Thorne. La fascination du premier pour le second n’a d’ailleurs jamais été cachée par le passé, et n’est en fait pas vraiment une surprise quand par pure curiosité, vous irez un peu écouter ce que fait Thorne en solo ; à se demander s’il ne se cachait pas déjà à quelque part dans Treat Inner Eris. Quoi qu’il en soit, les deux bonhommes semblent partager cette vision d’un ordre plus grand dont nous ne sommes que des particules lambda, et cette envie de traduire musicalement les rémanences primordiales qui nous traversent les fibres en permanence.

Tout semble pourtant les opposer durant ces 42 minutes aux sérieux airs de rituel d’invocation d’un dieu oublié issu de la terre et du vent, où Thorne se révèle maître d’instruments archaïques et traditionnels de sa culture originelle qui unissent ponctuellement un passé prisonnier de son enveloppe et un présent en manque de repères, et où FIS se pose en une représentation trouble d’un nouveau genre d’humain, digitalement augmenté, aux ambitions fermement orientées vers le futur mais n’ignorant pas à qui et quand elles doivent leur naissance. D’un côté, les souffles brutaux se perdent dans le bois taillé du pūtōrino, les lentes respirations se répondent dans les concavités fractales de coquillages réincarnés en cornes d’abondance, les frictions à la vitesse du son de l’os du pūrerehua avec l’air environnant font émerger des grondements intimidants des tréfonds de la réalité, et parcourent l’échine en y étalant le rouge du feu de la colère et le bleu curatif de la fontaine de vie. L’artiste insuffle sa propre conscience dans ses instruments, leur offre l’énergie vitale nécessaire à leur activation initiale pour déclencher une résonance en chaîne en divers points temporels afin d’ouvrir un portail vers une nouvelle dimension hypothétique. Mais de l’autre côté, ce projet ne saurait se réaliser sans l’intervention d’un antagoniste ancré dans le virtuel, le corps encore dépendant de ses racines charnelles mais l’esprit déjà en fuite dans les espaces numériques qu’il a participé à créer et qu’il aspire à habiter entièrement un jour. FIS continue à creuser la tranchée sale qu’il avait déjà bien gratté dans son précédent album, et traite encore une fois les dialogues viscéraux de Thorne de cette manière très personnelle, un mélange maison de saturation calculée, de compression hyperbare et de normalisation sans limites, les murailles colossales d’une bass music léchée tentent de contenir des océans synthétiques sujets à de perpétuelles tempêtes texturales hors de notre compréhension. Le traitement du signal ne laisse que peu d’espace et de temps à ses auditeurs pour reprendre leur souffle, victimes des amplitudes aux pentes à coefficients extrêmes, répercutées dans quelques breaks abyssaux qui se réfléchiront systématiquement dans des explosions inattendues.

Les deux artistes s’installent chacun à un autel personnalisé et mesurent l’ampleur de leurs connaissances et la maîtrise de leurs propres media dans une confrontation à bout portant, tournent l’un autour de l’autre dans une symétrie parfaite pour se jauger avant de finalement s’unir dans un effort collectif dont les résultats dépasseront n’importe quel essai individuel. Les vibrations bestiales du Maori se convertissent dans les processus binaires de FIS pour surpasser leur potentiel intrinsèque, puis se condensent en faisceaux de lumière palpitante qui déchireront les nuages en surplomb des deux hommes, avec le but avoué d’y interpeller les dieux qui s’y camouflent. Les improvisations instrumentales majorent leur puissance après de lourdes mutations électroniques, l’impact physique des vagues sinusoïdes qui se fracassent entre elles et contre nous se répercute sur la conscience qui s’élève malgré elle à des hauteurs impossibles et espère n’en être qu’au début (non mais ce claquage de beignet à 2:36 dans Tor 201 quoi), les époques tendent à converger ici et maintenant sous l’impulsion globale des deux architectes acousmatiques pris d’une frénésie créative exponentielle alimentée par leurs alter ego respectifs. Et une fois les éléments à leur merci, il ne reste plus qu’à dialoguer avec ces démiurges sans fioritures, dans le langage ancestral et animal qu’on entend dans la seconde moitié de Glum Herrin ou Phase Transition. Des chants emprunts de mélancolie, habités de vies révolues et d’autres en attente de voir le soleil, aux traits bruts et aux échos sacrés. L’organique s’érige comme liaison exclusive avec les cieux, et montre que FIS sait lui aussi sortir momentanément du cadre qu’il s’est appliqué à créer à travers six morceaux avec son collègue, dans une pure démarche d’échange qui paraissait pourtant vouée à un échec instantané.

Rob Thorne et Oliver Peryman signent ici un album unique et improbable, prouvant qu’on peut puiser des inspirations nouvelles et efficaces dans des expériences et des contextes artistiques aussi radicalement différents que les leurs. Et Clear Stones se pose comme une démonstration puissante et implacable de ce constat, balayant les préjugés et les attentes de leur public pour révéler de nouvelles opportunités aux curieux prêts à remettre ce qu’il pensent savoir en cause.

Vinyle et CD par ici, digital par là, te voilà gâté(e) par Subtext.

Dotflac

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