Aes Dana – Pollen | Points d’intersection

Ça faisait un moment que j’avais envie de parler de cet album. Des années en fait. Pollen est rapidement devenu un de mes compagnons de chevet préférés, inscrit dans la plus pure tradition d’Ultimae Records et de sa musique panoramique destinée à un public qui l’est tout autant. Non pas que d’habitude on a besoin de justifier qu’on cause d’un disque sorti fin 2012, mais la parution récente de son remaster me permet de faire ma chronique annuelle d’un objet qui fait peau neuve. Un objet important dans la discographie d’Aes Dana mais aussi dans celle de son label car rétrospectivement, il a d’après moi établi un nouveau seuil de qualité, de précision et de détail dans un processus de production déjà pas loin de l’irréprochable en son temps, qui s’est ensuite ressenti sur toutes les éditions ultérieures de la maison lyonnaise. Et le tout sans sacrifier l’immersion sur l’autel de la technique, bien au contraire ; un tour de force qui méritait bien quelques lignes à son propos.

Le texte court mais révélateur accompagnant l’album évoque la manière dont le concept de pollinisation et la musique, avec tout ce qui l’alimente, se rapprochent et se complètent. Là où le pollen est un réceptacle de vie dépendant seulement du hasard des événements pour se disséminer et s’implanter, la musique s’y transpose en un nœud d’énergie potentielle formidable pour nourrir des nouveaux paradigmes plantés dans le sol fertile de nos imaginations, n’attendant que le bon concours de circonstances pour éclore ; on perçoit autour de cela L’Homme, ses outils et son environnement, tous à la fois polliniseurs et pollinisateurs, tous à la fois berceaux d’idées, de sons et d’émotions cachées mais aussi vecteurs de ces intentions encore abstraites, en passe de catalyser leur beauté dissimulée en dix réseaux polyvibratoires interdépendants. Les lignes de basse telluriques brodées de kicks et de percussions minérales à différents stades de déconstruction, le mouvement voluptueux des morphing bass écarlates attisant les braises ardentes et crépitantes d’un feu de pinède, les rafales chaudes du sirocco repoussant le coton épais des cumulus de l’autre côté de l’horizon, la pluie horizontale qui s’écrase avec délicatesse sur un épiderme en alerte avant de ruisseler avec grâce vers les eaux limpides d’un océan à peine agité de soubresauts ; Pollen semble d’abord être un hymne luxuriant aux quatre éléments naturels, cohabitant de façon plus ou moins rapprochée dans chacun des morceaux qui le compose.

Mais l’osmose ne saurait durer sans compter un cinquième élément pour les faire tous entrer en résonance : la silhouette du temps se projette régulièrement dans les sillons calcaires illuminés par l’aube éternelle du disque, et se devine en filigranes à travers les impulsions métronomiques d’une trotteuse au rythme variable. Il est ici une force omniprésente et élastique qui se fond intimement dans la trame des fréquences pour les harmoniser et les guider, perdant par la même occasion les auditeurs dans des espaces dilatés aux parois de verre déformées par les fluctuations de rythmes et d’atmosphères, empruntant autant au downtempo et à l’ambient qu’à la trance progressive et l’IDM. Cependant, la part d’aléatoire régissant l’existence, celle qui est à l’origine des plus belles créations et des détails les plus insignifiants, elle n’oublie pas cette musique qui célèbre toutes les nuances de vert et de gris en une chorégraphie aussi complexe qu’innée. Les mélodies s’échouent avec élégance sur des plages de réverbération calculée avant de se retirer dans les confortables étendues ambient qui les ont enfantées, les strates de glitches dansent, pétillent et trébuchent sans jamais s’effondrer au milieu d’un sound design des plus opulents, mais ne flirtant jamais avec l’excès. On comprend que ne faire qu’un avec le son, ce n’est pas oublier momentanément qui on est et se sentir faussement libéré de l’instant, mais c’est ramener notre essence et les imperfections qui l’ont taillée pour compléter un mécanisme qui fonctionne mieux lorsque nos grains de sable en investissent les engrenages.

Car comme on l’a évoqué, Pollen n’est pas tant une ode fascinée par le processus de la pollinisation qu’une interprétation personnelle de son adaptation à une échelle plus grande. Au-delà d’un cœur organique qui bat avec puissance et sérénité dans ses entrailles, c’est l’aspect futuriste, parfois presque sci-fi de son enveloppe qui sublime ses reflets, répondant à la tradition Ultimaesque de ne pas opposer ou séparer nature et technologie, mais de les faire vivre en symbiose dans un nouvel organisme éphémère qui vaudra bien plus que la somme de ses parties. Chaque seconde de cet album entretient l’espoir qu’un jour, le progrès de l’Homme ne se fera plus au détriment de la terre qui l’a vu grandir, chaque seconde de cet album respire l’harmonie ultime que l’artiste souhaite vivre un jour pour lui, pour nous, et pour tout ce qui nous entoure. L’être humain est d’ailleurs invité à quelques occasions durant l’écoute, en vocalises diaphanes, perdu dans ses activités en arrière-plan et même brièvement de manière articulée, comme une démonstration symbolique de son appartenance à un ordre dépassant sa compréhension mais dans lequel il possède un rôle crucial. Il n’est peut-être juste pas assez mûr pour le réaliser, cependant l’optimisme reste de mise dans cette musique lumineuse où les ombres tombent pour la laisser irradier le champ des possibles de son énergie complexe. On y trouvera pas la réponse au balance des forces, on arpentera simplement les chemins proposés au gré des compositions expansives pour tenter de la découvrir, car comme souvent, l’important est le voyage et non la destination.

Je ne me suis pas étendu et ne m’étendrai que peu sur le travail de remastering effectué sur Pollen pour deux raisons : je soupçonne d’abord Vladislav Isaev et Vincent Villuis d’avoir surtout bossé sur un mastering de qualité pour le double vinyle proposé dans cette nouvelle version de l’album, et ne pouvant pas l’affirmer par moi-même, je m’abstiendrai donc de tout commentaire ignorant à ce propos ; surtout, même si de nombreuses écoutes révèlent des basses fréquences mieux contenues et quelques éléments de sound design plus détaillés et libérés qu’avant, je n’entends aucune différence marquante entre la version 2012 et la version 2017 de Pollen. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ne voyez certainement pas dans ma remarque une quelconque déception, car ce disque bénéficiait déjà pour moi d’une production exemplaire à l’époque et ne paraissait pas pouvoir sonner mieux. Et ça me va très bien comme ça.

Quoi qu’il en soit, cette seconde édition mérite votre attention si elle ne l’a pas encore eue. Personnellement un des albums les plus représentatifs d’Ultimae Records aux côtés des meilleures heures de Solar Fields ou de Carbon Based Lifeforms, je ne doute pas un instant qu’il sublimera les émotions et les images que son auteur veut transmettre à son public en mal d’ailleurs, prêt à voyager aux bouts du monde repliés au bout des mondes.

Comme d’habitude, les illustrations, le packaging et tout ce qui les entoure sont irréprochables et complémentaires de l’expérience acoustique, laissez-vous donc tenter. Et explorez le reste aussi.

Dotflac

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