OAKE – Sentiment of Callousness | Contre-mesures

On découvrait OAKE il y a un an sur Stroboscopic Artefacts, en pleine descente post-Atonal, se demandant pourquoi on n’en avait pas entendu parler avant. Déroulant une techno lente et donc forcément efficace qui creuse avec une joie hystérique son terrier dans la houille, le duo germanique balançait un Monad XXIV salement addictif. Un an après, on les retrouve logiquement sur l’assez discret label SNTS, qui explore des territoires sombres et abandonnés par la lumière à l’aide d’EPs qualitatifs d’artistes qu’on apprécie particulièrement, Positive Centre ou Steven Porter pour ne citer qu’eux.

Quand Monad XXIV était un environnement hostile s’évertuant à briser nos corps et nos esprits sur ses berges inhospitalières, Sentiment of Callousness prend la forme d’un combat intime entre notre identité et les monstres confinés dans ses recoins sombres, prêts à se libérer de leurs entraves fragilisées par les stimuli toxiques du monde qui nous entoure. Un duel avec nous-mêmes dont on ne peut ressortir indemne, mais nécessaire pour ne pas sombrer dans une démence irréversible. On plonge dans l’eau glacée d’une baignoire rouillée pour anesthésier nos membres engourdis par une douleur inexplicable, puis on ferme les paupières pour faire face à nos démons. La démarche incertaine et le regard fuyant, on émerge dans une plaine où la végétation dépérit inexorablement sous une pluie de sang et d’acide. La carcasse des ténèbres est mise à jour, ses artères pulsatiles creusant des rivières écarlates agitées par les rafales d’un vent omnidirectionnel, qui vous souffle des incantations hypnagogiques dans une langue interdite née avant le soleil. On avance jusqu’à une immense paroi verticale constituée d’un liquide noir comme la nuit, dont la surface semble perpétuellement animée de mouvements impossibles. Il suffit de l’effleurer pour qu’elle s’immobilise instantanément et qu’on s’y reflète tel un miroir sans défaut.

Mais ce n’est pas notre propre image qu’il nous renvoie, mais celle de nos fantasmes réprimés, de nos hontes enterrées. Celle aussi de nos colères étouffées et de nos frustrations cumulées. Un antagoniste au sourire malin promettant derrière ses dents acérées une dimension d’insomnie et de terreur sans limites, pervertissant notre vision et notre conception des macrocosmes intérieur et extérieur que l’on cherche désespérément à bâtir. Un être invisible dont l’unique but est de prendre le contrôle de son hôte pour lui faire voir le monde en teintes de rouge et de noir, dissociant la réalité pour la transformer en un cauchemar permanent. On plonge alors dans ses yeux d’ébène et on débute une danse macabre afin de canaliser les énergies négatives et de les expulser dans une catharsis rédemptrice. Les rythmes lourds et asymétriques fracturent le sol et explosent en quelques éruptions au bord du drum’n’bass, on essaye de contenir les dissonances dans des mélodies instables et volatiles, une tension omniprésente attend juste qu’on dévoile une faiblesse pour s’y engouffrer et nous ôter tout espoir de victoire. Mais c’est sur la face B qu’on affirme notre domination avec la voix éthérée de Konstanze Bathseba Zippora, faisant reculer notre Némésis dans des sables mouvants de roches volcaniques pour qu’elle s’y enfonce imperceptiblement, et qu’on lui porte le coup mortel à l’aorte dans le tout-puissant Anhedon et ses décharges de caténaires sous tension à la nuque. On retourne la lame dans la plaie pour sceller le destin de notre adversaire et on la retire de son abdomen en détresse. Dans un dernier cri de rage agonisant, notre part de noirceur ne peut résister à l’appel du charbon et du feu souterrain, et tandis que son corps disparaît sous nos pieds, un dernier jet de sang chaud et poisseux fuit de son ventre pour nous recouvrir le visage.

C’est à ce moment qu’on se réveille tremblant et déboussolé dans notre baignoire, dont l’eau est désormais en ébullition. Sort-on victorieux de cette bataille ? La fin reste ouverte, car on réalise que pour gagner, on a dû faire appel à nos instincts les plus brutaux et les plus obscurs, ceux-là mêmes que l’on a renvoyé dans les profondeurs de notre âme. Ceux qu’on veut oublier dans les spirales terminales de nos circonvolutions les plus redoutées, mais qui ne disparaissent jamais vraiment du champ de vue. Car la vérité, c’est que cette violence refoulée et les folies qui la satellisent constituent tout autant notre personnalité que la façade qu’on choisit de montrer à nos pairs. Le jour n’a pas de raison d’être sans obscurité, et les qualités de l’Homme ne signifient rien sans défauts auxquels les confronter.

Sauf surprise, Sentiment of Callousness ne verra le jour qu’en vinyle, obéissant à la posture discutable à ce sujet du label. Mais je suis sûr que vous le trouverez en digital ailleurs, petits filous.

Dotflac

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