AnD – Social Decay | Structures d’effondrement

S’il y a bien une chose qui pourrait caractériser AnD, c’est l’absence de compromis. Un rapide coup d’oreilles à quelques unes de leurs fréquentations le montrera ; on se souvient de leur participation aux Features sur Repitch Recordings, tenu notamment par un certain Shapednoise étranger aux notions conventionnelles de délicatesse. Leur apparition régulière dans le catalogue d’Electric Deluxe, fief de Speedy J ayant accueilli récemment dans ses rangs un autre artisan de la matraque du nom de JK Flesh, confirmera qu’Andrew Bowen et Dimitri Poumplidis n’ont pas le temps de faire dans la dentelle. Le spectre des musiques industrielles enfantées par la grisouille manchestérienne les a toujours hantés, probablement fascinés, et c’est pas Social Decay qui le démentira. Bien au contraire, on tient là leur LP le plus impitoyable, et vous êtes chaudement invités à venir vous cisailler la chair sur ses reliefs acérés.

Peut-être que certains verront en Social Decay la déconstruction méticuleuse de leurs rêves récurrents coulés dans le béton armé, subissant et détestant autant les architectures lisses et glaciales de leur quotidien qu’ils en ont paradoxalement besoin pour se sentir raccrochés à leur époque. Un contexte d’hyper-urbanisation auquel les ambitions et les espoirs sont invariablement reliés, mais dont l’approche imprudente promet l’ouverture d’une boîte de Pandore qui explosera à leur visage en fragments de bitume fondu, d’acier rouillé et de verre pilé. Le mélange faussement anarchique des genres donnera ici ce sentiment d’instabilité doublé d’une frénésie chronique, infatigable ; la techno se fait joyeusement cribler par du broken beat, l’IDM crucifie des influences hip-hop avant son autolyse, l’ensemble se fait digérer dans des bains acides de noise et se prosterne devant des murailles hérissées de saturation. Chaque morceau est une charge d’explosifs qui démolira une forêt de ciment aux feuilles en double-vitrage. Les géants de pierre aux pieds de sable s’effondrent. La poussière d’amiante contamine l’air, mais on inspire profondément pour savourer l’agonie d’un environnement insupportable. On expire et on observe les lourdes particules se déposer au sol, révélant finalement un paysage superposable au précédent. Rien à faire, les gratte-ciels d’habitations et de bureaux poussent comme des cellules cancéreuses, immortelles, anarchiques. Une maladie incontrôlable, qui a toujours faim, qui ne s’arrêtera que si son hôte disparaît lui aussi dans le processus. Un cycle virtuellement infini de construction et de destruction, de copies graduellement imparfaites, dont le glissement brutaliste agresse l’œil et transgresse les limites de l’acceptable.

Peut-être que d’autres verront dans Social Decay un manifeste bien plus intime de la tension perpétuelle qui nous baigne désormais. 75 minutes de déséquilibre sous toutes ses formes et toutes ses teintes, mais quand même surtout aux arêtes tranchantes et à la photographie monochromatique à fort contraste. L’infiltration neuronale d’un mélange aussi dangereux que jouissif de torpeur, de paranoïa et de violence, dont la consommation excessive mènera sans détour à la démence et le repli sur soi. Aucune pitié dans la forme, aucune demi-mesure dans le fond. On progresse à chaque morceau vers un peu plus de cohérence, de structure, de volonté, avec comme seul fil directeur la force de frappe que le duo entretient depuis ses débuts. Le chaos ambiant, passé, présent et à venir parcourt chaque seconde de l’album, bien qu’il mute constamment, et son essence contamine notre réalité jusqu’à la distordre et nous la faire accepter comme telle. Les géométries urbaines deviennent non-euclidiennes, les couleurs saturées dégoulinent des parois et brûlent la rétine, les conversations structurées s’amplifient en boucle et se transforment en morsures contagieuses sans signification. Chaque interaction avec son environnement et nos semblables est vécue comme une agression personnelle, et on désire seulement voir le monde s’écrouler pour peut-être prétendre à la rédemption. Bien qu’on y croie pas un seul instant.

Social Decay n’est pas là pour nous le promettre. Il interprète simplement sa vérité brutale de la morosité et de l’insécurité qui l’ont enfanté, des doutes et de la fureur qui le nourrissent. Il ne veut convaincre ou convertir personne à sa cause, juste exposer ce que tout le monde voit mais que peu expriment. Aussi extrême soit-il, il ne cherche qu’à transmettre des certitudes personnelles pas forcément très éloignées d’une réalité objective. La catharsis par l’anéantissement et la révélation par le syndrome de Stockholm.

Digital et triple LP bien fat par ici.

Dotflac

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