Joshua Sabin – Sutarti | Des déchirures

Joshua Sabin n’est plus un inconnu pour l’équipe de Tartine depuis 2017, année durant laquelle son Terminal Drift était venu frapper à la porte de notre cher Dotflac, celui-ci ayant pour l’occasion répondu présent. Changement de mains aujourd’hui suite à la sortie de son nouvel album, Sutarti, paru cet été, toujours chez les indécrottables têtes chercheuses de chez Subtext (autrement dit James Ginzburg, dont on vous causait pas plus tard qu’il y a deux jours).

La manière de composer de Joshua Sabin consiste essentiellement à piocher des sons trouvés ou enregistrés, puis à les décomposer au point de les pousser à la limite de la consistance, pour en créer des contextures situées quelque part entre l’incompréhension et la subjugation, et ce deuxième essai vient confirmer le brio avec lequel il s’y applique. Mais là où Terminal Drift n’admettait que très peu d’incartades dans le monde réel, ou du moins à travers des effets, des sensations, Sutarti se veut plus direct, plus concret. Ou du moins, une impression de concret, car la limite entre la perception et l’interprétation est très souvent difficilement palpable.

 

Venons-en aux faits. Sutarti nous vient de cette belle langue qu’est le lituanien, dont le pays recèle des archives ethnomusicales auxquelles Joshua Sabin a pu avoir accès, allez savoir pourquoi et comment, et est dérivé des Sutartinés, chants polyphoniques locaux traditionnellement chantés en canon (y’a des vidéos youtube qui expliquent ça très bien). Un pays dont l’écrasante majorité d’entre nous ne connaît strictement rien, si ce n’est qu’il existe, et que sa souveraineté pourrait très bien claquer en un simple pet de Poutine sans que quiconque à l’UE ou à l’ONU ne vienne hausser le ton. Bref, pas forcément de quoi faire rêver le manant local a priori, mais c’était sans compter – revenons à nos moutons – sur notre écossais.

Sur le morceau d’accroche, on sent très rapidement qu’on se rend sur un territoire bien moins brutal et rugueux que Terminal Drift. Un régal de dégradations sonores, dans lequel les sons ne sont pas simplement ralentis ou allongés, mais littéralement étirés, au sens mécanique du terme, parfois jusqu’au déchirement. Les premières lueurs de monde réel qui apparaissent ouvrent un grand espace mi verdoyant-mi abyssal. Ce qui pourrait très bien être un son de flûte se mue en en un chant de baleine magistral (n’ayons pas peur des pléonasmes), ces proches cousines aquatiques dont plusieurs espèces sont actuellement en voie de disparition (ce qui leur fait donc un point commun avec nos voisins lituaniens). Un mammifère marin qui hurle avant de se replonger avec vagues et violence dans le brouillard d’ondes d’où il avait lourdement émergé. La basse est omniprésente, l’heure grave, et les poumons requinqués.

 

On retrouve nos petits flûtiaux favoris sur l’ouverture du second extrait, rapidement rejoint par des chants et des percussions. Tandis que le paysage se met en place, la tension monte, presque imperceptiblement, portant finalement les percussions à prendre la première place, d’abord en s’affirmant lourdement, puis en venant frapper presque trop fort sur la membrane, laissant traîner derrière elles de doux sidechains, en tous cas plus discrets que ceux proposés sur Terminal Drift. Des relents guerriers, menaçants, dont on retrouvera toute l’éloquence un peu plus loin dans l’album, sur le quatrième morceau pour être précis. Une myriade de sons divers et variés, souvent englobants, localement moins caressants, mais toujours sur un fil entre souvenir décelable et vague impression. Autant de témoins et de traces d’une civilisation qui ressurgit d’un direction dans laquelle on l’avait pourtant oublié. Un oubli à l’encontre duquel va le superbe travail réalisé par Joshua Sabin sur ce Sutarti, dont nous ne tarissons pas d’éloges, et dont vous pouvez sans craindre vous délecter à répétition.

Un album, qui plus est, couronné d’une pochette symbolisant sans trop tourner autours du pot le détricotage d’un tissu, l’effilochement d’une trame initialement parfaite, mais désormais impossible à resituer. En d’autres termes, un résidu, mais un résidu à la fois magnifique et fascinant, laissant autant la place à l’observation attentive qu’à l’imagination.

Adrien

Un commentaire

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