Vladislav Delay – Rakka | Cercle bipolaire

Certes, ça fait presque un an que Rakka est sorti, mais on vous a habitué à pire niveau retard, non ? La découverte il y a quelques mois de Vladislav Delay m’a fait récemment le même effet que quand j’ai trébuché innocemment sur Tim Hecker en 2015 : comment un artiste aussi prolifique depuis plus de deux décennies, et aussi marquant dans ce qu’il a offert aux musiques électroniques, a pu passer sous le seuil de mon radar de façon si magistrale ? Toujours en juste équilibre sur une ligne tendue entre une dub techno à l’épaisseur de poussière délicieusement variable et un clicks and cuts à textures fractales, Sasu Ripatti s’est rarement endormi sur ses acquis. Je retiendrai le réductionnisme jamais trop minimaliste dans Entain., les recoins confortablement ouatés de Multila et ses rythmes compressés, destinés à une écoute inoubliable au casque, ou encore les cristallines boucles interpolées de son duo de LPs paru chez Raster-Noton, à la finesse stratosphérisée par l’exigence sonore du label. Le passage par la fine crémerie allemande, postérieur à d’autres détours chez Chain Reaction ou Mille Plateaux, prouvent toute la pertinence du finnois et de son artisanat du glitch, dont la reconnaissance semble inversement et injustement proportionnelle à son immense talent. Expliquant peut-être pourquoi je l’ai raté jusque là.

Sa dernière itération est peaufinée en février 2020 chez Cosmo Rhythmatic, qui insuffle dans la science acoustique de Vladislav Delay son inclinaison fermement maximaliste du son. Ses gimmicks sont immédiatement identifiables : le tempo est un concept distant qui laissera plutôt sa place à des motifs stochastiques à contre-pied des attentes, et les textures denses et organiques s’étalent sur l’intégralité de la palette des grains abrasifs. Ces contrastes mettent ici en exergue des proto-mélodies sur fond d’effusions industrielles, dont l’oscillation en amplitudes permanente accouche de strates ambient à la spatialisation tout bonnement extraterrestre. Associer cet univers aux inspirations nées de paysages installés au-delà du cercle arctique et de leur exploration devient alors une évidence.

La confrontation à l’environnement intransigeant des toundras se mue imperceptiblement en une communion salvatrice des sens et des éléments. L’approche initiale est glaciale, fracturée et agressive comme le seraient les premiers pas en plaines polaires ; le vent libre de les parcourir mord l’épiderme et atteint la chair en prédateur alpha de ces territoires visiblement inhospitaliers, attaquant par salves entrecoupées de silences vertigineux. Le froid nous brûle les muqueuses en agonie, la lumière réverbérée sur les sols immaculés réduit les pupilles à l’état de singularités en effondrement. Et lorsque notre essence est enfin distillée, on aperçoit toute la beauté intrinsèque de ces océans de glace mouvant au gré des aurores boréales et du soleil de minuit. Leur vie évoluant dans les interstices du temps, leur comportement magnifiquement imprévisible. Au bord du néant, tendez l’oreille pour écouter les respirations lentes des géants nés de chutes de sérac, qui émergent des sols en fusion froide et font résonner leurs pas dans l’immensité à laquelle on s’offre, et qui s’offre à nous en retour. Ouvrez doucement les yeux habitués à la luminosité extrême, et perdez-vous dans la grandeur primordiale d’instantanés faussement pétrifiés par les températures négatives. Oubliez tout ce que vous pensez connaître, et laissez-vous envahir par la pureté qui vous appelle de l’inconnu se déroulant devant vos pieds.

La finalité de Rakka, c’est la récompense gratifiante d’avoir bravé certaines extrémités que l’on pensait intouchables. Un sacrifice dans une politique de création mutuelle. Et ultimement, cet album clairement au sommet d’une discographie, c’est une leçon d’humilité et de respect face à plus fort que soi. Mais l’accepter, c’est presque déjà se hisser à son niveau.

Y a du digital sur Bandcamp, mais il paraît que ceux qui savent où chercher peuvent trouver le vinyle.

Dotflac

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