
L’usage de bruits blancs et de glitches dans l’ambient n’a rien de neuf, c’est vrai. Mais il faut savoir reconnaître quand c’est bien fait. Quand un album vous transporte loin dès les premières minutes d’écoute. Quand il brouille suffisamment la réalité pour la faire oublier, momentanément. C’est ce que Memory Maker avait un peu fait en 2010 à sa sortie sur Home Normal, et surtout ce que Defocus confirme plus que jamais 14 ans après avec un des albums les plus texturés que j’ai entendu sur le label de Ian Hawgood.
Defocus me ramène en Islande, roulant sur la route 1 au sud de l’île après avoir exploré le glacier du Jökulsárlón. Un soleil resplendissant au bord des plages de basalte, qui éclairait en face les sommets du Sveinstindur. Et sur les arêtes qui nous surplombaient à quelques kilomètres en avant se trouvait un banc de nuages écartelé entre la gravité qui les attirait en bas des montagnes, et le vent méridional qui les repoussait vers les hauteurs, créant un mouvement de roulis en suspension dans l’espace et le temps. Des vagues de cumulus singeant l’océan en contrebas, coincées entre deux phénomènes physiques en parfait équilibre. Ajoutez à cela les couleurs kaléidoscopiques du pays islandais, entre le noir des plages, le bleu de l’Atlantique, le blanc de la glace, le vert et le jaune des plaines, et vous obtenez un panorama unique et fugace visible seulement de ceux qui étaient là au bon endroit et au bon moment.
Ici les textures de Michael Santos ne noient cependant jamais les mélodies décrivant ces paysages paradisiaques, mais les complètent et créent des sons qui valent plus que la somme de leurs parties. L’impression de pénétrer avec le bruit blanc dans les murailles nuageuses qui tournent sur elles-mêmes, d’être caressé à la limite de l’agréable par la condensation qui masque les deltas multicolores au niveau de la mer, de se perdre dans un labyrinthe de couloirs brumeux au fil des glitches sonores parsemant Defocus. La galette me rappelle dans sa composition et ses évocations le Radio Amor de Tim Hecker, voyage en bateau à l’autre bout du monde où les transmissions radio inintelligibles et mélodies lacrymales se conjuguent aux parasites acoustiques et autres méthodes de compositions stochastiques impalpables. La beauté des strates ambient sublimées par les tissus de l’aléatoire. Une épaisseur plus que bienvenue sur un label parfois trop penché sur des sons plus lisses, bien que touchant toujours juste.
C’est donc perché dans un bain de nuages en mouvement éternel que Defocus me projette, le coton des mélopées apaisant le grain des gouttelettes d’eau froides qui picotent délicatement la peau. On se perd à quelque part pour en revenir un peu différent, transformé. Et cette perle ambient fait clairement partie de cette catégorie d’albums qui resplendit dans un genre souvent trop consensuel. Merci pour ça, Home Normal.
CD ou digital disponibles ici, et y a même une réédition 2024 de Memory Maker pour l’occasion.
Dotflac