Maxime Denuc – Club Imperiale | Trancehumanisme


Maxime Denuc, c’est une de ces découvertes heureuses fruits du hasard. Un moment où l’entropie grandissante de ce monde, affranchie de sentiments manichéens, crée un accident bénéfique au milieu du chaos. Après, on crée sa chance aussi, venant ici du fait que je suis avec attention les sorties du label light-years de Caterina Barbieri, artiste ô combien positivable de la synthèse modulaire moderne. Déjà galvanisé en 2026 par At Source, Club Imperiale a en plus le facteur surprise de l’instrument mis en avant en son sein, à savoir l’orgue. Aimant profondément ses sons, je ne comprends d’ailleurs pas comment j’ai pu passer à côté de Nachthorn en 2022, posant vraisemblablement les fondations de l’album du jour qui a cristallisé et sublimé les sonorités et les concepts déjà effleurés il y a quatre ans.

Les orgues ont toujours eu pour moi un aspect sacré inhérent aux églises et autres cathédrales dans lesquelles ils sont installés. Spiritualité, religion et recueillement, ces allées de tubes gigantesques toisant généralement la nef m’ont immédiatement évoqué, quand je les ai découvertes, le lien visible entre l’Homme au niveau de la terre et les entités supérieures camouflées par-delà les clés de voûte des architectures baroques que j’ai pu visiter plus petit. Et tout à fait personnellement, en tant que baptisé protestant ayant grandi dans un village alsacien catholique très assumé, j’ai fait partie des rares enfants à ne pas avoir le droit de visiter le clocher ou l’orgue de l’église locale à cause de croyances que je n’avais même pas choisies. Sensible à la musique, ça a donné à l’orgue, en plus de sa sacralité, une aura intouchable. Stimulé l’envie de voir et de comprendre comment naissent des harmonies aussi massives et magiques malgré (et à cause de) l’impossibilité d’y accéder, vu que le curé local avait des œillères mal placées. Et même si j’ai bien sûr pu satisfaire depuis ma soif de connaissance face à cet instrument mystérieux, il aura malgré tout gardé ce que mon enfance lui a attribué dans son ombre. Une forme de fascination éternelle pour cet échelon indissociable, à mes yeux, d’une passerelle vers une strate plus haute de l’esprit. Si l’on veut bien y croire, contrairement à moi ; je déblatère cette anecdote plutôt sous couvert de l’inconnu et des moult fictions que notre imagination veut bien les y placer.

Mais revenons-en à Maxime Denuc et Club Imperiale. Ici, l’orgue est certes l’unique source sonore enregistrée pour produire les dix morceaux du LP, mais le plus, c’est qu’il a eu accès (comme pour Nachthorn) à celui de l’église St. Antonius de Düsseldorf, dont la particularité est de permettre le branchement d’un ordinateur pour essentiellement l’utiliser comme un synthétiseur. Et c’est de ce point de départ qu’une arborescence d’idées émerge. J’ai commencé à questionner les aspects intouchables et sacrés de l’orgue, chahutés par l’incursion inattendue de la composition électronique. Car initialement, c’est un organiste qui s’occupe d’actionner les mécanismes de cet instrument via des touches et des pédales. En découle la limitation de l’humain, anatomique, physique et technique, ne serait-ce qu’en termes de notes jouées simultanément ou de pure vitesse d’exécution. L’arrivée dans l’équation d’un séquenceur permet de s’affranchir de ces frontières, laissant transpirer à travers des morceaux comme Impreza ou La Paloma des reflets transhumanistes aux antipodes des poncifs habituels entourant l’orgue, et plus généralement de nos représentations de la musique religieuse traditionnelle. La vitesse et la quantité de notes surhumaines dans ces deux pistes en particulier dépassent ce qu’un musicien pourrait normalement produire, et confronter les croyances et les possibilités désormais accessibles grâce aux machines est à la fois une antithèse, un paradoxe et une évolution développés dans Club Imperiale.

Cette repousse des limitations humaines est conjuguée ici à l’amour de l’artiste pour la trance, domicile s’il en est des mélodies atmosphériques défilant à la vitesse de l’éclair. Exemple parfait avec l’ouverture Hallucinogen, écho direct à Divine Moments of Truth de maître Shpongle, aux arpèges progressivement plus clairs, rejoints par des couches dronesques soutenant les mélopées aux tons résolument mélancoliques et pesants. Comme une forme de respect donné à l’instrument au travers des thématiques émotionnelles explorées. L’humain, et la réalité en général, n’est cependant jamais bien loin, on le devine dans le bruit des mécanismes de l’orgue ; ses souffles, ses pompes et ses leviers dansant dans la pénombre de ses artères métalliques. Une superbe communion des deux facettes de Club Imperiale. Coup de cœur aussi pour La Paloma, dont la colombe titulaire bat des ailes au rythme des accords solaires qui font resplendir ce morceau touchant directement l’âme. La cohérence de l’enregistrement se conjugue à sa spatialisation, profitant de l’acoustique de l’église pour nous perdre dans ses dédales sonores aux limites dépassant possiblement notre dimension.

Mais ce serait probablement de trop si tout l’album ne contenait que des hymnes rythmés de ce style, et on bascule régulièrement et sans s’en rendre compte dans des chapitres bien plus dilatés en contrepartie : les marées imprévisibles de The Shore rappelleront les aventures nautiques de Tim Hecker durant Radio Amor, une escale aérienne se dessine entre l’ambient choral et la trance papillonnante de Sueños, le solennel Plaster Figures est soutenu dans la distance par une conversation entre des contreforts de basses fréquences et la fragilité de mélodies pseudo-vocales cristallines au bord de l’effondrement, ou bien des harmonies mélancoliques et lacrymales nous transpercent durant le morceau éponyme. Certains trouveront même parfois du William Basinski dans un Atlantis qui semble passé par la compression de la bande magnétique, magie acoustique intemporelle par excellence à mes pavillons.

Même si le sujet initial de Club Imperiale se dessine comme une uchronie où le downtempo tribal de la fin des années 90 aurait grandi en parallèle du développement de la religion pairée à l’orgue, j’y vois également le reflet d’un jeu qui m’a marqué pour son propos : The Witness. Son créateur Jonathan Blow paraît initialement y confronter spiritualité et science, si l’on commence à s’intéresser aux dictaphones et autres enregistrements purement facultatifs disséminés sur l’île de ce puzzle game. Cependant, plus on découvre de textes et plus on réalise que le but de ces deux branches visiblement opposées de l’existence souhaitent répondre aux mêmes questions ultimes : Quel est le sens de la vie ? Sommes-nous seuls dans l’univers visible ? Qu’y a-t-il après la mort ? Deux voies de réflexion parcourant des terrains ostensiblement différents, mais dont le but final est parfaitement superposable. Pourquoi les opposer et se prendre le bec sur la méthode, alors que la réalité de leur objectif prône l’union et l’entente ? Conclusion similaire avec ce projet de Maxime Denuc dans mon esprit qui, dans sa forme, fait rentrer en collision deux mondes incompatibles en surface, alors qu’en vérité, il est juste un ambassadeur neutre établissant une liaison entre eux pour en exprimer le meilleur et le plus beau.

Les émotion et les éclats sont donc les vainqueurs définitifs de Club Imperiale, transcendant les goulots d’étranglement de l’esprit et les croyances limitantes pour offrir un disque qui vaut définitivement plus que la somme de ses parties. Sans aucun doute une des claques ambient dont on se souviendra en fin d’année, et je l’espère bien après.

Merci à Manon Guerra, Maxime Denuc et light-years pour m’avoir permis de pondre une tartine en avance de la sortie de Club Imperiale. CD, double vinyle et digital haute-résolution disponibles sur cette page Bandcamp que je vous invite à soutenir et à suivre.

Dotflac

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