Petrels : Onkalo, avant mille siècles de silence

Petrels - OnkaloIl paraît toujours un peu facile et présomptueux de produire un album sous le signe d’une référence universelle, qui peut vite se révéler être trop grande pour l’œuvre. Pour autant, c’est aussi nécessaire, et la limite entre l’excés de confiance et la réussite est parfois ténue. Avec Onkalo, Petrels s’attaque à un morceau relativement conséquent, dont on ne saurait vraiment expliquer avec les mots l’importance qu’il revêt aujourd’hui ou qu’il va revêtir dans le futur. Car pour intituler son album ainsi et afficher aussi sereinement sur son artwork une référence aussi claire que le plan de la construction, il faut une confiance et une sagesse à toute épreuve, ou alors au contraire une folie et une naïveté qui frisent l’admiration.

Onkalo est un symbole car il dépasse l’entendement humain. Ce projet finlandais de stockage des dechets nucléaires en cours de construction, permettra, d’ici à 2120, d’y enfermer tout ce que nous avons soigneusement évité de regarder depuis soixante ans. Le simple fait de dessiner une œuvre que l’on prévoit de terminer d’ici plus de 100 ans est déjà un exploit en soit, penser cet exploit pour qu’il soit oublié pour les 100 000 prochaines années n’est pas concevable. C’est pourtant ce à quoi se sont attelés les scientifiques, les ingénieurs et les architectes finlandais. Par peur, par nécessité ou par défi ? Probablement les trois à la fois. Par conscience humaniste aussi peut-être. Le projet Onkalo en lui-même nécessiterait des centaines ou des milliers d’heures de prise de tête à chacun de nous pour que l’on puisse réellement se rendre compte de ce qu’il représente à l’échelle humaine. Vous me direz, le truc est censé durer 100 000 ans, alors, on a le temps. L’album de Petrels n’est en fait que la continuité d’un travail d’introspection commencé il y a quelques années déjà, le travail qui consiste à rendre réel cette chose totalement abstraite que nous ne pouvons visualiser. Réel pas seulement dans le béton que les ouvriers finlandais coulent dans les galeries du sous-sol de leur pays, mais aussi réel dans notre représentation. Les images ont déjà été mises sur ce projet, avec le film magnifique du danois Michael Madsen (aucun rapport avec le vouté aux gros sourcils en costard qui coupe des oreilles), Into Eternity.

Fascinant et dangereux

Petrels nous propose ici le son, ou plutôt quelques sons, qui contribueront à créer l’image de la chose. Si le projet s’adapte à la grandeur et à l’importance du défi qu’il est censé relever, l’album s’adapte à la taille et à l’importance du projet. Pour ce faire, comme les ingénieurs finlandais, il va chercher tous les outils dont il dispose pour trouver une solution à son problème : comment représenter quelque chose qui nous dépasse ? Petrels est ici dans l’expérimentation pure. J’entends déjà les mauvaises langues hurler à l’inécoutable. Non, non, et c’est probablement là toute la force de Petrels. Expérimenter, chercher, tester, sans oublier où l’on est. Si beaucoup se perdent en cours de quête, cet album n’oublie jamais d’où il vient, où il va et ce dont il dispose. Et ainsi évite soigneusement de tomber dans les travers d’une expérimentation trop poussée qui se coupe du monde qui l’entoure, à trop se focaliser sur sa petite expérience, à trop chercher la nouveauté. Petrels utilise dans cet album des outils qui sont certes compréhensibles et connus du plus grand nombre comme des initiés, mais dont la profusion et la richesse laissent rêveur.

Hinkley Point Balloon Release  et Giulio’s Throat nous transportent dans un monde froid et cristallin, qui semble vivant par foisonnement, dont on hésite à le trouver acerbe ou bien rassurant. Ayant le titre de l’album bien ancré en tête, on ne peut s’empêcher de penser à la mort silencieuse, au danger qu’on ne peut pas voir, à celui qui fait que les zones interdites de Tchernobyl et de Fukushima fascinent autant, par leur calme apparent, leur silence. Pour un réalisateur, filmer ce silence est une façon de mettre en exergue l’inconcevable, ce danger qui est partout, mais silencieux, invisible, muet. Pour Petrels, il s’agit d’avoir la bonne construction de l’esprit. C’est une myriade de petits sons environnants, omniprésents et entêtants, qui viendront petit à petit s’organiser, s’affirmer totalement comme l’architecture même de Giulio’s Throat. Nous sommes, en parcourant ce morceau, dans un endroit que nous ne maîtrisons plus, chaque seconde nous rappellant que nous n’avons pas notre place ici. Mais le coup de maître est là : cet endroit ne nous est pas destiné, mais il est confortable. Confortable et fascinant. Fascinant et dangereux.

Allers et retours

Puis Petrels va nous surprendre. Car à force de symbolismes cristallins et froids, on en oublierait presque une chose essentielle : la vie. On The Dark Great Sea est une ode. Mariage parfait entre percussions brouillonnes et entêtées et voix majestueuses, ni passées, ni présentes. Il y a quelque chose de tribal, de cru et d’affirmé, et pourtant un raffinement et une sagesse indéniables.

White And Dodger Herald The Atomic Age est fait du même matériau que Giulio’s Throat. Evolution lente, mais d’une lenteur justifiée. Pourtant, un morceau plein, foisonnant encore, de sons destructurés et aqueux au début, de ces myriades radioactives ensuite. Ces morceaux dessinent une vision très personnelle et presque philosphique d’Onkalo. Il apparaît comme un lieu, grandiose, froid et sombre dans ses recoins, mais pourtant clair et pur dans sa structure même. Un lieu qui évolue, lentement, on pourrait dire un lieu qui vit, et qui va vivre pendant 100 000 ans, dessiné pour accueillir les radiations qui le rongeront, mais coupé, enfoui et oublié de ses concepteurs, pendant que probablement on s’amusera à se faire revenir à l’âge de pierre. C’est un concept vertigineux et très casse-gueule, mais pour autant, la musique de Petrels s’y porte à merveille.

Retour à l’être humain avec Trim Tab 1 et 2. Rythmes chauds, boisés, presque enfantins. Il y a de la légèreté et de l’indécence de la naïveté là-dedans, qui va trancher très nettement avec ce qui va venir ensuite. La question est : l’être humain, parfois si naïf, futile et léger, a-t-il la carrure de la mission qu’il s’est lui-même imposé ? Est-il concevable que l’animal capable de se détruire avec le feu nucléaire en toute insouciance doive pourtant faire preuve d’assez de bon sens pour prévoir les cent millénaires à venir ?

Oli Barrett

Universalité et humilité

Point d’orgue de l’album, et probablement la pièce la plus difficile, Characterisation Level est un drone lancinant d’abord, oppressant ensuite, vrillant, symbolisant à merveille le creusement douloureux, centimètre par centimètre, d’une roche qui sera toujours plus dure et plus vieille que toute la technologie dont nous disposons et que nous inventerons. Onkalo n’est alors plus une espèce de cathédrale souterraine fascinante et cristalline, dangereuse mais attirante. Onkalo est un tunnel sombre et humide, flippant, froid. On ne souhaite qu’une chose, c’est en sortir. Mais pour qui saura accompagner la foreuse jusqu’au bout du voyage, viendra alors une myriade d’êtres grouillants et cliquetants. Qu’ils soient issus des récits mythologiques nordiques ou simplement le son des radiations qui s’égaient dans ces tunnels, ils viennent hanter délicieusement nos oreilles. Pour laisser place ensuite à une marche forcée et grandiose dont je laisserai à chacun le loisir de l’interprétation (ceci est une jolie phrase pour dire que j’ai pas trouvé). Ces 20 minutes sont un voyage pénible et harrassant, dont l’auditeur ne ressortira pas indemme. Au bout, le silence se fait et le tunnel ne laisse plus apparaître qu’un bruit sourd, nous nous voyons signifier que notre présence n’est plus requise.

Loin d’être hautain et égocentrique, Petrels nous propose sa vision d’une chose inconcevable qui le fascine. Si l’on est loin de la fascination presque maladive de Nebulo pour une petite chose essentielle, le brio avec lequel cet autre type de fascination est traité est du même acabit. Onkalo est la célébration, l’hommage a un projet d’humilité humaine. Car si la construction en elle-même peut paraître égocentrique, l’œuvre représente l’auto-émulation de l’être humain vers une conscience plus aboutie et plus raisonnable du long terme, ou plus simplement, de sa propre survie. Petrels salue cette prise de conscience à sa façon, et libre à chacun de l’aimer ou pas, mais on ne peut que s’incliner devant l’humilité qu’il a su garder face à un sujet aussi monstrueux. On ne peut que se réjouire qu’il ne se soit pas allé à l’excés de fascination, et à toujours garder un œil sur son objectif (la musique) pour livrer un album qui ne soit pas incompréhensible, suffisant et élitiste. La musique de Petrels est aussi universelle que le sujet dont elle parle.

Ehoarn

L’album est disponible chez Denovali, ou sur le Bandcamp de Petrels.

 

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