Fausten – C’est bon quand ça fait mal

FaustenIls sont peu, dans la crypte sombre, froide et humide. Ils sont peu d’artistes à s’aventurer dans la niche lente, crade et suintante. Et on comprend pourquoi. Là où Scorn est passé, peu de choses ont poussé, et la terre est stérile et froide. Difficile de prendre la suite, de s’affirmer après une telle gueule de bois comme celle que nous l’a infligée Mick Harris pendant presque deux décennies.

Et pourtant quelques projets s’aventurent sur les terres désolées de l’indus lent et froid, chacun y laissant sa petite touche personnelle, avec plus ou moins de succès. Et c’est tant mieux, étant donné l’amplitude des possibilités, et la facilité avec laquelle ces bases rythmiques aux basses prégnantes se marient aux atmosphères les plus diverses et aux styles les plus fracassés.

Ces propos n’engagent que moi et mon incultance notoire concernant ces terres noires sur lesquelles Tartine s’aventure à pas feutrés, ma dernière incartade dans le domaine s’appelait JK Flesh et son monstrueux Posthuman. Oui, je fais des parallèles foireux, non, pas taper. Si Justin Broadrick explorait avec assurance ces rythmiques à l’aide de ses guitares et de ses caisses claires, Fausten prend le parti de l’électronique grouillant et de l’épuration angoissante. Mais il s’agit bien des mêmes rythmiques enveloppantes, même si la collaboration entre Monster-X et Stormfield nous livre une musique encore plus lente, et où les basses sont encore plus basses.

C’est l’enfer, ma p’tite

Portal porte bien son nom, et on se figure aisément à l’écoute de cette intro le monstre sadique qui se cache derrière la limbe encore mystérieuse qui se balade au fil du morceau. Kranial introduit la basse vivante qui sera le leitmotiv de la suite. Omniprésente mais fainéante, elle n’est pas forcément là où on l’attend, parfois à contretemps, elle dérange mais elle est imposée. Il s’agit de la suivre, ou bien de se faire fracasser. La structure est simple : basse, glitchs organiques et inquiétants. Foin de fioritures. Le morceau est nu, un peu comme nous d’ailleurs, et du coup, ça jette comme un froid. Evidemment, on est pas là pour écouter de la bass music qui fait rire. Fausten nous fout à poil dès le départ, sans explication, sans concession. C’est comme ça. C’est méchant, ben oui ma pauv’ dame, mais c’est comme ça.

Punishment s’annonce comme une des pièces maîtresses de l’album, et la basse vivante et mouvante de Kranial se mue en une machine implacable, meurtrière. On est pris dans un engrenage, dans un siphon qui nous entraîne, lentement, régulièrement, vers les tréfonds. « We’re not in Kansas anymore », non, c’est l’enfer, ma p’tite. Sauf que Fausten, c’est pas vraiment un lapin blanc, ou alors celui des Monty Python, et en état de décomposition avancée.

C’est l’enfer, et tout nous y rappelle. La rythmique est lente comme il se doit et vient du fond des corps, et l’enrobage est flippant juste comme il faut. Mais six minutes, c’est long, surtout lorsque le morceau est basé sur une phrase aussi simple, et Punishment, passée la surprise, se fatigue. La machine implacable se fait un peu fainéante, et n’inspire plus la crainte. Il est difficile de maintenir un état de dérangement constant ou crescendo avec une musique aussi répétitive.

Abort fait basculer le centre de gravité de la basse aux percussions, et le qualificatif « indus » prend alors tout son sens. Disqueuses contre métal, on a pas inventé mieux depuis que Leroy Merlin a révolutionné le monde de la musique.

Stahlblumen est probablement le morceau qui jouit du potentiel misanthrope et destructeur le plus intéressant. Tous les ingrédients sont là, ils sont dans l’ordre et prennent leur sens. C’est crade et gluant comme prévu. Comme prévu. C’est peut-être justement ces deux derniers mots qui m’empêchent de me livrer totalement aux instruments de torture de Fausten et de sombrer dans un sado-masochisme libérateur. L’adhésion totale, sans rechignage, vient avec l’ouverture d’Evisceration. Là, oui, la rythmique si particulière et si propice à ces ambiances horribles est exploitée pleinement. Là, oui, les enrobages ne se substituent pas au message. Là, oui, les moyens ne prennent pas le pas mais contribuent pleinement au sens et à l’image développée par Fausten. Tout est à sa place, et l’on entend plus que le tout, alors que jusqu’ici on avait un peu l’impression d’une conversation entre effets, chacun apportant maladroitement sa pierre à un édifice du coup forcément un peu branlant – même si on avait compris l’idée. Ici, on a enfin une vue d’ensemble, et le recul nécessaire pour contempler la saleté, l’horreur grandiose du travail accompli.

Je ne m’étendrai pas sur Internal Dialogue, track entièrement dédiée à l’atmosphérique et censée rappeler à l’auditeur (s’il n’avait toujours pas compris où il était tombé) dans quelle petite maison des horreurs il se trouve, pour me ruer vers les remixes qui suivent, et en particulier celui d’Oyaarss.

Où l’on découvre que la pourriture de Fausten prend son sens dans l’interprétation des autres.

Oyaarss étant à son aise dans ces nappes sombres, dures et lentes, l’intérêt de l’exercice réside dans le mariage entre les tendances organiques hautement suggérées par Fausten dans Punishment et la préférence pour la froideur minérale du béton et du métal dans les sonorité habituelles d’Oyaarss. Le mélange est fructueux, car l’artiste est talentueux. L’essence même de Fausten est extraite : sa basse lancinante et chaude, métaphore parfaite d’une inquiétude et d’une pourriture totalement animale et organique, et est domptée au sein du carcan qu’Oyaarss lui inflige. Les cordes et les « fioritures » (sans dédain aucun) figurant, comme à leur habitude chez le letton, les grandes structures décrépites, froides, mortes, faites de béton rugueux et de métal s’effritant. Une noirceur à l’opposé de celle de Fausten, mais tout aussi inquiétante, et le mélange des deux est un achèvement.

Dadub réussit là où Fausten manque encore un peu de pratique. Le remix dure 8 minutes, et Dadub met plus de trois minutes et demi à le mettre en route, mais pourtant, à aucun moment le morceau ne se fatigue, malgré une répétitivité abrutissante. Certes, les ressorts et les moyens ne sont pas les mêmes : là où Fausten nous claque, Dadub nous suggère une ambiance plus que nous l’impose (au pire, on trouvera ça chiant – mais pas moi), et c’est peut-être justement parce que Dadub ne fait que suggérer que le message passe mieux. Mais ça, c’est une probablement plus une préférence qu’un avis qui tente d’être objectif.

Curieusement, c’est Ontal qui m’inflige ma fessée tant attendue depuis le début de cet album. Encore une fois, la recette diffère complètement de celle de Fausten, même si les ingrédients sont les même, mais là, l’auditeur passe du statut de victime à celui de bourreau. Ce qu’on attendait, en fait. Alors oui, encore une fois, ce n’est qu’une préférence subjective puisqu’elle se base sur la forme et non le fond, mais il faut avouer que la soupe qu’Ontal nous concocte avec les légumes de Fausten est tout simplement truculente.

Au final, ces remixes permettent en même temps de sublimer l’ambiance mise en place par Fausten, et de la dépasser. Ils permettent de comprendre le peu qu’il manque à Fausten pour que la claque annoncée devienne la séance de torture jubilatoire attendue. Vous savez, celle qui réveille la partie masochiste qui sommeille, là, tout au fond. Fausten est néanmoins un bon album car il jette les bases de quelque chose de nouveau, qui s’inspire et utilise des outils variés pour produire ce qui pourra devenir grandiose et brutalement jouissif, dès lors que les moyens sauront s’effacer pour servir complètement un propos qui n’aura plus besoin d’images et d’artifices pour se justifier. En gros, pour que la musique de Fausten soit naturellement méchamment horrible sans qu’on ait l’impression qu’elle essaie constamment de l’être.

Ehoarn

Fausten nous vient des forges infernales d’Ad Noiseam, et pour écouter / acheter cet album, c’est ici si si si

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