Sluggart – Slumberless. Je nage, tu nages, nous nageons dans le ciment

l'art de la limaceJ’aimerais vous faire un beau chapeau biographique. Mais je vais pas faire semblant. Sam ‘Sluggart’ Nielandt m’est un inconnu notoire, et l’apparemment jeune structure Xtraplex sur laquelle son deuxième opus Slumberless vient de sortir l’est tout autant pour moi. Je ne saurais vous dire plus que monsieur est tout seul à la création, monsieur est belge, et que Xtraplex possède un suffixe en « -lex » en hommage au mythomanologique label Rephlex (paix à leurs âmes perdues). Pauvre, hein ? On s’en fout, on est pas là pour ça, les lapins.

Alors Sluggart – Slumberless, c’est quoi ? Ben c’est d’abord… euh… c’est… comment dire. Commençons par le commencement. C’est Redwood, intro à vous faire croire dans un énième album de drone-dark-ambient relou comme Tartine les affectionne un peu trop en ce moment. Bon. Mais si vous avez le courage de me faire confiance et d’aller au bout des 2.48 premières minutes (quand même, un petit effort, bordel), vous en arriverez fatalement à ce qu’on appelle communément le 2e morceau.

Et là, c’est bizarre. Parce que ça commence avec quelques beats lourds, étouffés, comme un rythme cardiaque de yéti en hibernation qui résonne dans l’fond de sa grotte, voyez. Et ça, c’est relativement incompatible avec l’idée d’un drone-dark-ambient-relou, n’est-ce pas. Alors piqués par la curiosité, vous laissez filer le morceau, quand même. Et puis là-dessus vont aller s’accumuler quelques couches qui siéent bien là où il faut, juste assez pour provoquer une espèce de mal-être, la curiosité est un très vilain défaut, mais c’est trop tard, vous êtes accrochés par les meuglements sourds et indéfinissables qui se meuvent dans le fond, là. Et puis les basses se taisent, le rythme seul parle. Et puis une percussion ethnico-j’sais-pas-quoi vient coiffer l’ambiance déjà assez lourde comme ça, ça me rappellerait presque les heures sombres de Tzolk’In, tiens. Et puis là c’est fini quoi, on va être obligé d’écouter ce morceau jusqu’au bout. Mais désillusion. Parce que ça a pris ses trois bonnes minutes à monter, mais en fait, c’est tout ce qu’il va s’y passer. Pas de finish grandiose, pas d’explosion de violence. C’est juste une complainte du vide, un sentiment acerbe qui ne sort pas. Un cœur vide et triste d’être vide qui aimerait expulser quelque chose, mais comme il est vide, ya rien à expulser, voyez ? ça tombe bien, le morceau s’appelle Hollow Heart.

Mais en vrai on a pas vraiment le temps d’analyser tout ce bordel, parce qu’on est pris par le morceau suivant direct. Putrescine est fait du même bois qu’Hollow Heart, et sert le même propos, même s’il est un poil plus rapide et plus étoffé. On y distingue encore une tristesse et une nostalgie qui ne dit pas vraiment son nom, mais ça n’est pas foncièrement désagréable. Pourquoi ? Parce que Sluggart manie à la perfection les codes d’une bass music lancinante, d’un downtempo qui fait se mouvoir le cou dans un mouvement reptilien caractéristique. Il sait nous faire nous focaliser sur les enrobages et nous faire oublier le rythme sous-jacent qui nous fait dodeliner de la tête dans une danse lente et envoûtante.

Et puis après c’est parti. Sluggart déroule ses petites histoires du vide ou de la vacuité ou de peu importe en fait parce qu’on s’en fout. Peu importent les mots que j’y mettrai et leurs pauvres synonymes. Sluggart vous a déjà accroché par ses rythmes lents et lancinants, ses oscillations de basse, ses beats sous-marins. Ya qu’à écouter l’introduction de Quartz. On vous fait ramper, on vous plaque à terre, on vous alourdit le crâne pour que vous puissiez mieux regarder vers les hauteurs avec envie. Quartz nous force à nous allonger et à contempler le plafond dans l’espoir d’y trouver une fissure, une araignée, une tache de peinture, un signe distinctif, n’importe quoi. Ça vend pas vraiment du rêve, je sais, mais s’allonger et se laisser écraser par la musique de Sluggart est la condition préliminaire pour qu’elle vous emporte ailleurs. Elle le fera lentement, elle sera frustrante car ces morceaux sont parfois trop courts et ont un goût de reviens-y-t’en-vas-pas. Mais elle vous emportera au moment opportun.

Mais ne vous inquiétez pas les lapins. Si vous êtes arrivés jusque-là, alors Pest sera votre apogée. Morceau monstrueux de lourdeur, rarement une progression lente ne m’avait autant donné l’impression de ramper dans du ciment à prise rapide. Mais il va vous faire aimer ça, le bougre. Car pour la première fois depuis le début de l’album, on a l’impression d’un lâcher de bride. Morceau tubesque et répétitif au possible, Pest fait néanmoins plus que son office. C’est désarmant tellement c’est simple et efficace. On est presque honteux de se laisser emporter aussi facilement. Mais force est de constater que ce rythme est purement addictif et que même si c’est du ciment à prise rapide et que c’est pas génial pour la peau, on y nage et on s’y débat avec délectation. Salaud, va.

Bon, après ça, on se dit, légitimement d’ailleurs, qu’on a atteint le point culminant de l’album, et que celui-ci va ensuite aller tranquillement mourir en une descente graduelle et bien gentille. Que nenni les amis. C’était sans compter Ashtray. Parce que là, le coco, il est pas vraiment satisfait, voyez, il a pas encore utilisé la totalité de sa palette sonore et de ses capacités, il est un peu frustré. Alors il va changer un peu, et va aller explorer du côté des beats pas propres, pas bien calés, ceux qui donnent cet aspect fait-main un peu poussiéreux. Et puis là-dessus il va nous ajouter quelques complaintes vocales sorties d’on ne sait quel esprit malade. Pas violent, hein. Juste gentiment dérangé. Calmement dérangé. Là, sincèrement, je sais plus si c’est une claque ou une caresse, alors allez écouter vous-même.

Je vous épargne Awake and Dreaming, moment de repos dépourvu de rythmique. Trop court pour être un vrai morceau, mais assez long quand même pour se demander si ce repos en est vraiment un ou si c’est encore une autre manière de nous dire de nous méfier de l’eau qui dort.

Et concrètement, à l’écoute du morceau qui suit, Pavement, on saisit encore un peu mieux le message. Sluggart retombe dans ses complaintes lentes, agrémentées de voix lointaines et tristes au possible, de ses synthés simples mais qui suintent la nostalgie. Ouais, méfions-nous de l’eau qui dort, car elle contient tout ce qu’on a gentiment voulu y noyer, tout ce qu’on a voulu oublier, ce qui dérange. Pavement nous force à l’introspection.

Et puis je vais passer sur Monodrome et Brotherhood, parce que je pense que vous avez saisi le truc, et puis de toutes façons j’ai plus de mots.

Conclusion. Bon. Ben écoutez, c’est simple, Slumberless, ça m’a tout l’air d’un petit chef-d’œuvre de downtempo comme j’en avais pas entendu depuis trop longtemps. Slumberless, c’est lent mais riche, c’est presque facile mais diablement pertinent. C’est malheureux mais toujours sur le fil. C’est parfois rampant dans la fange, et souvent grandiose. Et surtout, c’est jamais trop, et ça, quand il s’agit de pseudo-nostalgie-tristesse-introspection à la con, c’est assez rare pour être souligné. Slumberless est hautement organique, c’est une humeur, au sens médical du terme, un sale fluide à expulser, un abcès à crever. Et cette image est non seulement ici servie par un artwork relativement louche, mais surtout par un virtuose du mal-être, qui n’est pas sans rappeler Palsembleu d’ailleurs, même si le propos est ici beaucoup moins frontal, beaucoup plus facile d’accès. Facile d’accès, écoutable et adhésif sans trop d’effort, on est loin des musiques extrêmes qui provoquent le mouvement par la violence. Sluggart fait sa musique comme le meilleur des herboristes. Chaque ingrédient est dosé à la perfection pour servir le propos, chaque milligramme de cymbale ou de wobble est utile, rien n’est superflu, et le préparateur sait très bien leur incidence sur nos corps. Voilà, c’est tout.

Slumberless, de Sluggart, est disponible sur le bandcamp de Xtraplex, et franchement, vous pouvez bien foutre 3 euros une fois dans votre vie pour de la musique. Pour les fétichistes il reste aussi des cds.

Ehoarn

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