David Berezan : Allusions Sonores, illusions phoniques

13122_IMED

Et Tartine de Contrebasse se perdit à jamais dans les méandres de l’expérimentatoire ostentation, ou dans l’expérimentation ostentatoire, bref, voici venu le jour où nos 32 fidèles lecteurs depuis 2011 vont se dire « ça y est, y sont foutus, y sont devenus un ramassi de bobos parisiens élitistes se paluchant salement dans le bruitisme le plus abscon ». Et vous n’aurez qu’à moitié tort, car si paluchage il y a bien, sachez que David Berezan est bien plus qu’un simple bruitiste qui prend son pied en vous tordant l’oreille.

Oui, on va parler musique concrète. Non, ya pas de wobble. Si, c’est écoutable. Fanboy de chez PRSPCT ou likeur compulsif de chez Peace Off, passe ton chemin sur cet article, on t’en voudra même pas. Ou tends voir l’oreille deux secondes, histoire de, tu pourrais être surpris.

Petit traité de la pédance ordinaire

Alors, quand on va se balader sur l’infâme site web de la maison empreintes DIGITALes, on nous parle d’électroacoustique, de musique concrète, et d’acousmatique. Moi, sincèrement, j’y connais rien, et puis j’m’en fous. Alors je lance le cd en faisant la vaisselle, parce que oui, c’est comme ça, je sais faire deux choses à la fois. Et là, l’éponge dans la main droite, la tasse à café dans la main gauche, ya comme une interlocation interrogative. Oui, voyez-vous, parce que ça ressemble à rien de ce que j’ai pu entendre depuis que je m’intéresse à la musique, c’était vers l’hiver 1942. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc. C’est sautillant comme les miettes de pain dans mon évier, tendu comme le couteau à viande mal affûté et rond comme la casserolle qui contient mes vieux restes de curry de trois semaines. Faut pas se laisser abattre, je frotte de plus belle et je tend l’oreille. Mi-curieux, mi-résigné à faire disparaître le curry récalcitrant malgré les assauts de David Berezan.

Mais force est de constater que quatre minutes plus tard, je me retrouve comme un con avec mon torchon sur l’épaule, complètement bloqué par l’écoute de cet objet improbable et fascinant. L’eau chaude s’abat vainement sur les restes de riz moitié moisis et je suis plus capable de frotter quoi que ce soit.

(désolé, j’ai pas trouvé de son à intégrer dans l’article, mais vous pouvez écouter un bout ici)

Car ce que j’ai dans mon pavillon sali par le breakcore et autres IDM lourdes est tout bonnement unique. Mélange de field-recording, d’électronique et d’acoustique, je serais bien en peine de dire qui vient d’où et où ça va. Je suis complètement perdu. Qu’est-ce qui est de l’ordre du naturel dans cette musique ? Est-ce qu’on peut même parler de musique ? Y a-t-il une structure ? Est-ce que j’aime ? Où va-t-il, putain ? L’ambiance de Buoy est clairement sous-marine, et les enregistrements de vagues qui percutent sont clairement pas là pour nous y tromper. Mais il apparaît vite que ce n’est qu’un leitmotiv, et que l’intérêt réside dans ce qui tourne autour. Synthés tantôt nappage tantôt brumeux, bruits indéfinissables (pour moi en tout cas) grouillants, mouvants. Mais qu’est-ce qui grouille comme ça ? Organique ? Inorganique ? Vivant ? Ce mec n’a pas enregistré le bruit du sable qui se trimballe sous la force des courants. Il l’a recréé. Tout arrive en même temps, je comprends rien. Je suis toujours debout devant mon vieux curry, mais toute mon énergie est maintenant mobilisée à l’écoute de Buoy. J’essaie de comprendre. Les images se collisionnent, et sans avoir le temps d’être sûr de les avoir vues. Je commence à comprendre une chose. Sous ses airs d’expérimentation dictatoriale sans foi ni loi, ce morceau est en fait parfaitement structuré. Chaque élément est à sa place, et le grouillement, le foisonnement, sont totalement maîtrisés. Il commence à m’apparaître que le gars vient de m’infliger un chaos apparent qui en fait est non seulement créé de toutes pièces, mais qui en plus n’est absolument pas chaotique. Sa « musique » se cale sur le bruit des vagues (je pensais pas avoir à écrire ça un jour, bordel) et se marie avec son field-recording, au point qu’on passe notre temps à flipper de ne pas savoir décerner ce qui est « réel » de ce qui est « créé ».

Ici commence le festival de comparaisons foireuses

La méthode se précise avec Thumbs. En substance, Matt-Management-Damon dirait depuis son trip Terry Gilliesque « ya d’la thunes à se faire sur le chaos, coco ». On se contentera d’une sempiternelle ritournelle à la Stephen Hawking, du chaos naîtra l’ordre, ou une connerie dans ce genre. Ou, encore, de la même façon qu’à partir de 4 pauvres bases d’ADN différentes on observe, à force de répétitions, des millions d’espèces aux génomes différents, à partir de quelques sons boisés ou métalliques, pincés ou frappés, simples et courts, répétés une infinité de fois, on observe un schéma. Il se dessine une cohérence. J’irai pas jusqu’à utiliser le terme « mélodie », faut pas pousser. Mais un mouvement. Et si tout l’intérêt purement scientifique de Thumbs réside dans la démonstration musicale de ce théorème aussi surrané que la théorie de l’évolution (franchement), son intérêt musical, sonore, est lui dans le fait que monsieur nous balade allègrement pendant douze minutes sur un fil aussi tendu que les cordes qu’il pince aussi compulsivement qu’un syndrôme de Tourette sous crack (pardonnez-moi). Continuons dans les comparaisons débiles : quand vous regardez une photo de Hubble, ben c’est d’abord le bordel. Ya des points partouts, des étoiles et des galaxies partouzant sans aucune cohérence. Mais quand vous commencez à la tourner dans tous les sens, à gratter un peu, ben c’est ordonné. Un ordre se dégage. Il suffit de savoir comment regarder. Thumbs, et l’intégrité d’Allusions Sonores en fait, c’est pareil. Tantôt bordelique, tantôt ordonné, et en mouvement perpétuel entre les deux. Le pire, dans toute cette histoire, c’est qu’on s’y laisserait presque aller avec délectation.

Le ton change de façon assez radicale avec Badlands. Retour au grouillant organique. Mais cette fois, c’est pas pour aller barboter dans une mer chaudasse et enveloppante, petit chenapan. Badlands vous fera flipper comme vous avez flippé sur Alien le jour où vous avez bravé l’interdiction de maman pour aller rallumer la télé à 22h (sale mioche). Badlands, c’est du sale. C’est dix minutes de souffle chaud de bête décharnée, de mouches à carcasse qui viennent te chatouiller l’oreille, de nuées de grillons affamés, de scolopendres qui rampent. C’est 10 minutes de ta peur enfouie de gamin, peu importe sa nature. Badlands fait appel à ce que tu n’as résolu qu’en t’en tenant soigneusement éloigné depuis que t’as trois poils au genou. Badlands, c’est la thérapie par la douleur.

coucou.

Comme je trouvais qu’il y avait pas beaucoup d’air dans cette tartine, je vous offre le torse de Martin Sheen pour mesdemoiselles et le mini short de Sissy Spacek pour ces messieurs. Les cinéphiles feront le lien, huhu.

Non mais plus sérieusement

Laissons de côté deux minutes le vocable châtié et le ton presque moqueur qui ne sert qu’à masquer mon incultance flagrante dans le domaine, et posons-nous quelques questions somme toute assez légitimes. Est-ce que Allusions Sonores, de David Berezan, peut être considéré comme de la musique ? est-ce que c’est un bon album ? Est-ce qu’il ne s’agirait pas, finalement, d’une vaste supercherie ? Est-ce que la détention d’un Doctorat en composition électroacoustique légitime le fait de branler des bouts de bois comme un gamin de 4 ans pour en sortir un disque ? Clairement, non.

Mais.

Moi, j’ai pas la prétention de vous faire aimer ce truc hautement expérimental et faussement dénué de repères. D’ailleurs, j’ai pas non plus la légitimité à vous dire si c’est bien ou pas. Par contre, ce que je vois, c’est que derrière ces sons apparemment bordéliques, se cachent une organisation, une maîtrise, un sens. Et chacun de ces trois éléments justifie à lui seul la création, l’existence de cet album. Si cette organisation, cette maîtrise, et ce sens, je ne les effleure qu’à peine, et s’ils vous passent à 12 000 pieds au-dessus de votre crâne roussi par le soleil estival, ce n’est pas un problème. En tous cas pas pour moi. Car si vous avez l’envie et le courage de le réécouter (ce qui est complètement facultatif, soit dit en passant), vous commencerez à entendre que des repères, il y en a. Ils sont juste calés sur autre chose qu’une sempiternelle batterie en 4 temps.

La deuxième chose, c’est que si, évidemment, on a pas besoin d’un diplôme en musique pour prétendre faire de la musique, même de la musique expérimentale, il y a derrière cette gueule de jeune premier gendre parfait un esprit animé par une démarche de recherche, et que cette démarche est tangible dans le résultat posé sur cette galette. David Berezan est non seulement un expérimentateur, mais aussi un théoricien de l’expérimentation.

Alors même si les malheureuses âmes qui ont la malchance de me connaitre et les abrutis qui perdent encore leur temps sur ce blog savent désormais que je prends plus souvent mon pied avec un bon Bong-Ra et même un médiocre Hey Colossus, j’avoue que David Berezan m’a mis ma pétée. Il n’est pas vraiment la peine de préciser qu’Allusions Sonores peut énerver autant qu’il détend. Je n’essaie pas de vous vendre un disque que vous allez aimer. Ma prétention n’est que de vous le caler dans le tympan le temps d’un morceau ou deux, faites-en ce que vous voulez. Mais il n’empêche que derrière ses airs d’ambient pour hippie, d’expérimentations d’autistes ou de masturbation phono-intellectuelle, il y a chez David Berezan une véritable méthode d’étude de l’influence du sonore sur l’être humain. De la psychologie du son, en somme. On a ici entre les oreilles le résultat d’un travail accompli, cinq histoires, cinq images créées à partir de sons expérimentaux et orchestrées à mi-chemin entre l’ordre et le chaos. Et force est d’admettre que si ce résultat peut totalement vous laisser de marbre ou vous importuner au plus haut point, s’il vous touche, il saura créer des émotions inédites qui feront sans peine oublier sa forme, j’avoue, peu avenante. Mais lorsque l’on se laisse aller à guetter les sautes d’humeurs de David en acceptant peu ou prou d’être perdu entre les sons vivants, boisés ou brumeux, c’est qu’il a déjà rempli sa mission. Nous intéresser.

Allusions Sonores, de David Berezan, est disponible chez empreintes DIGITALes, ici. Je vous suggère de l’écouter au casque, sans aucun bruit parasite, et en ayant une bonne heure devant vous. Jvous laisse, j’ai un vieux curry à gratter.

Ehoarn

Advertisements

Un commentaire

  1. Pingback: Mutamassik, tonnerre sous les tropiques | Tartine de contrebasse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :