Mutamassik, tonnerre sous les tropiques

Mutamassik Symbols FollowC’est une maison assez discrète dont il s’agit aujourd’hui, enfin en tous cas une qu’on a jamais mentionnée auparavant : Discrepant. Je vais pas faire semblant de vous faire un bel historique pompé sur internet pour masquer mon inculture, sachez juste que ces derniers mois, ledit label a gratifié le petit monde des aficionados de sonorités dérangeantes de quelques LP et EP dont il aurait été convenu de vous toucher deux mots. Si l’expatrié Yannick Dauby nous baladait sur et sous les plages de Taïwan avec 40 minutes de musique concrète à faire pâlir David Berezan, Andy Moor et Yannis Kyriakides s’approprient le Rebetiko, cette musique traditionnelle grecque, le mâchent et en ressortent un pâte résolument électrisée. Enfin, Kink Gong et son Xinjiang s’approche au plus près du cœur de l’identité sonore Ouïghour, dans une démarche de field-recording épuré toute documentaire. Autant vous dire que Discrepant part dans toutes les directions qu’il est possible de qualifier « d’expérimentales » avec l’énergie et l’enthousiasme d’un jeune chien fou, tout en faisant un joli doigt à l’idée même de cohérence, quitte à peiner à dégager une réelle identité. Peu importe. Chercher, partout, tout le temps, tester des choses différentes, défricher avec exigence, tel semble être le kif des gens de chez Discrepant.

Et donc, aujourd’hui, encore un LP chelou, mais sûrement pas le moins accessible : Mutamassik – Symbols Follow.
Point de musique concrète ici, ou de field-recording brut et abscons, l’objet est plutôt à rapprocher des sphères hautement connotées et de moins en moins définissables qu’on qualifiera trop facilement d’ « ethnique », voire de « tribale ». Trop facile, effectivement, de faire appel à ces deux qualificatifs franchement emprunt du paternalisme tout occidental qui amène à considérer que tout ce qui est rythmé par une peau de biquette tendue ou par une brochette de clochettes appartient nécessairement à l’ordre du primal, du sauvage, du primitif, gros mots qui veillent en embuscade juste derrière le concept de l’ethnicité ou du tribalisme. Bon, on va pas se faire plus moralisateur et ethnologue à deux balles que ça, mais disons simplement que ; qu’on s’appelle Muslimgauze, Tzolk’in, Siamgda ou n’importe qui d’autre, il est quand même pas facile, ma bonne dame, de s’approprier des codes musicaux (et surtout des rythmes, en l’occurrence) qui sortent de la sphère dite « occidentale » sans entrer systématiquement dans un schéma de pensée et dans une sémantique qui fleurent bon la distanciation nauséabonde entre les cultures, et donc, in extenso, les ethnies. Bah oui.

Et donc pourquoi que comment qu’on parle de Giulia Loli a.k.a. Mutamassik, c’est justement parce que la cocotte, ben elle vient foutre un sérieux coup de latte à cette schématique un poil autoritaire. Parce que (et c’est là qu’on va enfin parler de musique) sa démarche n’est pas celle d’un observateur scientifique décryptant inlassablement une même rythmique dont il serait fasciné, en livrant au fil des albums sa conception romantique et en restant complètement bloqué dans sa vision éthérée et enjolivée, ce qui est un rapport presque ethnographique à la musique, et qui nécessite la distanciation sus-mentionnée. Non. A l’écoute de Symbols Follow, on ne peut que se sentir agrippé par la musicienne, qui vient nous balancer au cœur même de sa musique. Nous ne sommes pas les témoins auditifs d’un processus d’observation distancé et bien-pensant d’une musique dite « ethnique », c’est la musique dite « ethnique » elle-même qui en a sa claque de se faire observer et qui vient te sauter à la gueule. C’est toute une floppée de rythmes et de sonorités bordéliques qui fleurent bon le tiers-mondisme, qui vient s’écraser sur les tronches pas réveillées des auditeurs trop habitués à s’enfermer eux-mêmes dans les boîtes pratiques et rassurantes, définies jusqu’à la lie par leur nombre de battements par minute. Et le meilleur, dans tout ça, c’est qu’on se sent être acteur de ce débordement, plus que victime.

Comment ? Grâce à une énorme dose d’autodérision, et parce qu’on ne sait jamais où l’on va et à quoi s’attendre. Ce Symbols Follow est proprement imprévisible : ça commence sans prévenir, sans fioritures ni intro, avec Ke Nin Kai et sa rythmique qui s’éparpille dans tous les coins et s’écrase contre les murs, avant d’être soutenu in extremis par une basse salvatrice qui fait appel à des schémas plus connus. On prend ses marques péniblement, mais Mutamassik, elle, en a déjà marre de son morceau, à peine le truc mis en place qu’elle le jette avec l’eau du bain, allez hop, pif paf pouf sylvain mirouf, morceau suivant. Et puis là tu piges plus grand-chose, parce que Hearts blink their morse code (si si) c’est un horrible clavier qui vient feindre la grandiloquence d’église en se foutant gentiment de ta gueule, mais bon, ça va, c’était juste une petite blague.

Et tout est comme ça : on passe d’une complainte de cordes frottées et pincées (On fire drifting sea-wise) tout ce qu’il y a de plus déchirant et sérieux, à la profusion éreintante (Grinta) sans transition aucune, pour retourner à une balade de criquets (After a time she was freed), etc… Les morceaux sont courts, racés, percutants et intenses. C’est une course en avant sans savoir où l’on va, vers un quelque chose de concret ou simplement droit dans le mur. Mieux : on en arrive à espérer foncer droit dans le mur, pour pouvoir s’y étaler de tout son long, et recommencer. Mutamassik met nos nerfs à rude épreuve, parce que c’est pas toujours propre, parfois brouillon, mal dosé, que les éléments sont parfois apportés un peu trop brutalement (Long Beards). C’est toujours exigeant, mais c’est bon comme un gros loukoum : c’est pas aussi raffiné qu’un macaron mais c’est aussi ce qui fait qu’on peut s’en enquiller vingt d’affilée sans passer pour un bourgeois. C’est encore pire que ça. C’est élever l’imperfection au rang de revendication. Parce que finalement, la perfection, c’est chiant.

Symbols Follow est un album remarquable, car il vient piocher sans aucune vergogne ni honte dans tout un tas de trucs d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, en y mettant le sérieux que Giulia Loli voudra bien y mettre au moment qu’elle jugera opportun, pour en former un bordel néanmoins cohérent, bourré d’autodérision, d’énergies et de calmes avant les tempêtes. L’écoute est éreintante, vous larguera souvent en fonction de votre habilité à endurer les bousculades et le refus de s’installer dans la durée, mais elle procurera aussi des instants fugaces de déhanchements de fessiers incontrôlés et soudains, et une furieuse envie de sauter dans tous les coins. Mais au-delà de ce qu’il est, cet album est remarquable pour ce qu’il représente : s’il peut être perçu comme la manifestation d’une ou plusieurs affinités culturelles, il n’en est pas une vision romantique, il n’est pas une étude ethno-phonique, il n’est pas le reflet d’une distanciation bien-pensante et prudente entre le musicien et sa musique qu’il voudrait ou dont il sait qu’elle sera forcément qualifiée « d’ailleurs ». C’est précisément parce que Giulia Loli pille avec talent et sans problème moral dans tout ce qui passe qu’elle nous met si facilement au cœur même de son œuvre, nous rend acteur plutôt que spectateur, évacue complètement l’exotisme en créant un univers qui lui est propre, et démonte l’idée même d’une musique définie uniquement par le critère de « l’ailleurs ». Elle crée un rapport sain, en fait. « Enfin », et « merci », pourrait-on ajouter.

Ehoarn

Mutamassik – Symbols Follow est disponible en vinyle… ah non, yen a plus. Mais vous pouvez toujours vous le procurer en digital, ici. De toutes façons qui achète encore de la musique sur support physique ?

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