Cryo Chamber Collaboration – Azathoth | Cauchemar lucide

AzathothLabel dark ambient de la hype s’il en est, Cryo Chamber s’est imposé en trois ans comme principale rampe de lancement pour les artistes émergents du genre, balayant du drone au toxique, du spatial au claustrophobique ou du rituel à l’introspectif, avec comme fil directeur une approche cinématographique de la musique doublée d’un penchant affirmé pour l’enregistrement de terrain. Bien que la consanguinité apparue récemment a donné naissance à quelques travaux sans saveur (les derniers Ugasanie et Alphaxone vraiment ennuyeux, entre autres), le catalogue est globalement rempli de bijoux d’obsidienne, dont on retiendra particulièrement les friches radioactives de Neizvestija, les insondables abysses remplies d’encre de Dronny Darko ou la série post-apocalyptique 2145/2146/2147 et ses spin-off Signals par Sabled Sun. Plein de potentiel donc.

Qu’est-ce que ça donnerait si on combinait lesdits potentiels de ces artistes ? La réponse a déjà été donnée l’année dernière lors de la sortie de Cthulhu, projet démesuré réunissant 12 personnes qui ont collaboré pour créer une unique piste de 80 minutes sous forme d’hommage à l’écrivain Howard Phillips Lovecraft et son plus célèbre mythe. Projet qui avait toutes les raisons d’imploser sous l’ambition et le déséquilibre, mais a pourtant évité les pièges et réussi son pari à travers un travail immersif et exemplaire. Un an plus tard, la quasi-totalité du label et quelques intervenants ponctuels se réunissent à nouveau pour une seconde collaboration toujours en honneur à Lovecraft, mais proposant cette fois-ci une description sonore du maître des Dieux Extérieurs Azathoth.

Encore plus travail de tous les superlatifs que Cthulhu, Azathoth réunit pas moins de 21 têtes sur un double CD offrant deux heures de musique spatiale et hallucinatoire. Deux adjectifs condensant parfaitement le mythe gravitant autour du Sultan des Démons dans le Cycle du Rêve : localisé au centre de l’univers, par-delà la vision humaine, Azathoth est décrit comme un chaos nucléaire en perpétuel mouvement, entouré par les autres dieux qui dansent inlassablement autour de lui au son monocorde d’une flûte démoniaque. Au niveau musical, on retrouve ces caractéristiques grâce aux souffles glaciaux des drones abyssaux et autres murailles sonores incoercibles se réverbérant dans les infinis, dans un espace-temps invisible aux Hommes, qui se répartissent au sein de 120 minutes bien séquencées mais jamais indigestes, comme des bouts de rêves entraperçus qui s’éclipsent au profit d’autres complètement différents. Les images ou les sensations se manifestent : quand elles sont terrifiantes, on espère les oublier mais elles reviennent comme un déjà-vu et nous hantent ; quand elles sont agréables, on pense les retenir mais elles finissent par s’échapper et se faire regretter. Parfois, la réalité filtre involontairement, et on pense entendre les divinités dansantes communiquer, les plaintes de la flûte nous enivrer, les percussions malignes nous intoxiquer. Mais sans avoir été conviés à la cour d’Azathoth par son messager Nyarlathotep, on est renvoyés sans tact vers les inhospitaliers territoires oniriques.

Comme le Dieu ultime, le son se contorsionne de manière dérangeante mais hypnotisante, nous emprisonnant dans ce qui semble être un cauchemar éternel créé sur mesure pour l’auditeur. Les ambiances se joignent puis alternent entre traits organiques horrifiques et solitude spatiale aseptisée, nos souvenirs nous perdent dans les Contrées du Rêve où échantillons sonores distants, marasme industriel et désordre psychique convergent vers les limbes silencieuses qui nous attirent inexorablement. On a bien le droit à quelques interludes plus lumineux durant notre écoute, mais ils ne nous apportent du réconfort que pour mieux nous briser ensuite, un appât de séduction dans lequel on mord avant qu’il ne révèle le trou noir caché derrière ses yeux d’ébène.

Des portraits et des illusions redoutables, qui au-delà de leur intérêt narratif font perdurer le message que H.P. Lovecraft convoyait dans ses nouvelles mélangeant horreur et science-fiction. Car pour lui, l’Homme est insignifiant à l’échelle cosmique. Et bien qu’il est insupportable de l’admettre, cet univers est bien trop grand pour nous et nous ne le comprenons pas. Il y a trop d’inconnues pour croire que nous tenons une place privilégiée sur la ligne du temps, et c’est sur fond de mythologie fictionnelle et anti-anthropocentrisme que la vision cynique et noire de Lovecraft sur notre place dans le cosmos se base.

Une horreur psychologique qui fonctionne et est retranscrite à merveille dans Azathoth. L’album retire progressivement l’oxygène de notre environnement et réussit avec du son à représenter ce qui était originellement dépeint avec des mots. Immensité incalculable et brouillage de l’interface illusion/réalité, mais aussi pessimisme chronique et vanité de notre condition. Il était déjà difficile de dire qui faisait quoi et où sur Cthulhu avec douze artistes, ce n’est donc pas avec 21 que ça changera. Encore plus ambitieux que son prédécesseur, Azathoth est pourtant lui aussi impressionnant de cohérence et d’équilibre, jonglant avec les phases soniques sans jamais vaciller. Un hommage aussi couillu que réussi qui ne demande qu’à accompagner vos lectures obscures et à squatter vos playlists annuelles d’Halloween.

Le double-CD ravira tous les fans de déviances érotiques nippones avec ses artworks, en plus de vous offrir un téléchargement vers la version digitale de l’album.

Dotflac

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