Kerridge – Fatal Light Attraction | Lumière noire

dnsker02_PRINT.inddEnfant turbulent de la scène techno s’il en est, Samuel Kerridge fait partie de ces personnages qu’on suit avec attention par chez nous. Révélé en 2013 à travers son premier LP A Fallen Empire et ayant enfoncé le clou l’année dernière sur son tout jeune label Contort avec Always Offended Never Ashamed, le producteur continue de salir nos esgourdes grâce à sa technoise troglodyte planquée en friches industrielles. C’est corrosif, c’est lent et c’est asphyxiant ; tout ce qu’on aime au petit-déjeuner. Comment ne pas se réjouir de son retour sur Downwards, tenu en partie par Karl O’Connor aka Regis aka un des mâles alpha de la techno oblique (ayant récemment sorti un mix jungle craqué sur… Contort) début février ?

Faisant suite à un projet inauguré à l’Atonal de Berlin l’année dernière, à base de projections intenses de lumière synchronisées à la musique, créant un jeu d’ombres épileptique derrière l’artiste, Fatal Light Attraction réinvestit les territoires rythmiques que le précédent opus avait laissé en arrière-plan (et ça fait plaisir). Coups de crampons dans les genoux et vrillage de tympans à la Hilti calibre 50, les sept mouvements du LP matraquent le métal et nous font inhaler de la poussière de rouille sous une stimulation lumineuse intermittente extrême. Seule source de lumière dans cette techno souterraine, elle personnifiera tantôt notre unique repère dans l’obscurité latente qui menace notre santé mentale, et tantôt le bourreau aux lames aciérées qui nous transfixe la rétine à chaque clignotement. On se fait molester gaiement par des percussions infectées, harceler verbalement par des voix lucifériennes plus présentes que jamais dans les travaux de Kerridge, et décaper l’épiderme, mettant nos terminaisons nerveuses à vif grâce à un circuit-bending maison bien abrasif. Dans ce contexte claustrophobique au possible, le tempo se comprime et s’étire pour au choix nous fracturer le psyché ou nous donner l’illusion du répit ; il faut bien laisser le mince espoir aux otages consentants que nous sommes d’en sortir indemne, juste pour mieux nous démolir frontalement en retour.

C’est cette dualité d’émotions primaires qui rend Fatal Light Attraction particulièrement magnétique : à la fois effrayante et nécessaire, aussi nocive qu’elle est désirable, la froide lueur guidant l’écoute se métamorphose en permanence, prenant toujours l’apparence qu’on veut lui prêter. Violente et sans halte lors de la première moitié de l’album, la fréquence métronomique des flashs aveuglants du FLA·1 bien vénèr’, ou encore le masochisme Emptyset-ien qu’on s’octroie durant FLA·3 imposent une cadence éprouvante à l’auditeur, le mettant à genoux en implorant une courte accalmie stroboscopique. FLA·5 se pose alors comme une césure insidieuse ralentissant l’expérience en une marche dangereusement hypnotique, nous rappelant que malgré son aura néfaste, sa lumière sera la seule à nous séparer des ténèbres prêtes à nous engloutir. C’est seulement pour mieux nous punir dans les ultimes minutes de l’album que le rythme réaccélère, convaincus alors que notre tortionnaire virtuel ne nous veut que du bon malgré les scories toxiques qu’il dépose sur nos muqueuses. La distinction entre bénéfique et nuisible se floute et on apprend à aimer se faire du mal, peut-être même qu’on finit par oublier de se faire du bien. Le syndrome de Stockholm est désormais enfoui dans nos tripes : une empathie sans failles nous lie aux morceaux, et leur brutalité envers nous, concrète comme suggérée, devient notre seule source de plaisir. Notre unique gardien contre l’obscurité redoutée peut maintenant nous manipuler à souhait.

Fatal Light Attraction porte haut et fort son nom, nous emportant sournoisement dans un piège aux issues incertaines. Ne manquant pas de faire passer sa distorsion poisseuse pour un élixir de vie salvateur, il attire les esprits qu’il corrompt vers la lumière artificielle au bout du tunnel, lumière qu’ils n’atteignent jamais mais persistent à poursuivre. Cet album voit les expérimentations du berlinois poussées toujours plus loin, et me donne déjà envie de connaître la suite. Les rumeurs disent même que Kerridge traînerait en secret dans la capitale ce week-end, donc soyez à l’écoute.

Le turfu, c’est maintenant. C’est sûrement pour ça que, comme le vinyle de Fatal Light Attraction, on a du mal à croire que certains auront pu y goûter. Mais bon, reste le digital.

Dotflac

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