Anders Brørby – Nihil | Diamant de sans

NihilCommencée au sein du groupe de rock progressif (je les crois sur parole) Radiant Frequency il y a 12 ans, la carrière d’Anders Brørby a progressivement évolué vers des milieux bien plus atmosphériques en solo. Se parant régulièrement de caractéristiques dark ambient et noise pas du tout retenues, sur fond orbitant autour de thèmes souvent proches de nos questions existentielles et surtout de leur absence de réponses, on aurait presque l’impression de tout savoir de Nihil avant même de l’avoir écouté. Ne vous hâtez pourtant pas trop, cet album est bien plus savoureux qu’il n’en a l’air.

Ses premières écoutes inattentives suggéreront très vite un imaginaire en rapport avec un titre qui se passe d’explications. On se retrouve en un lieu dont les habitants aux âmes consumées ont oublié que c’est surtout leur humanité qui faisait d’eux des humains. Désormais en proie à une forme de corruption par l’industrialisation qui se ressent tout au travers de l’écoute, on suit a priori une voie exempte d’émotions menant vers une auto-destruction qu’on embrasserait presque avec soulagement. Un monde de noirceur, où l’on foule maintenant machinalement le goudron à la place de la terre, où les arbres et les fleuves ont tous laissé leur place à des colosses de béton et d’acier, où les bruits du vent qui souffle et des oiseaux qui chantent ont été remplacés depuis longtemps par ceux du grondement des lignes à haute tension et des industries qui ne se couchent jamais. Les riffs de guitares über-saturées témoignent régulièrement de l’état de ce monde déchu qui nous porte, balayant consciencieusement les moindres traces de vie ou de lumière qui oseraient s’aventurer en pays hostile ; sans avertissement, des salves piquantes de hautes fréquences extrêmes transfixeront nos tympans et pénétreront nos cerveaux, les forçant à rester entravés par la torpeur et à oublier un passé moins pessimiste sous peine de représailles ; résonances mécaniques lointaines et interventions électroniques entropiques asseyent des paysages métalliques aux couleurs ébène et rouille sous un ciel en permanence couvert, donnant l’impression que même les dieux ont honte de leur création, et renient ce qu’il en est advenu. Mais en rester à une œuvre qu’on pourrait résumer à « La mort est la réponse à tout, je suis trop dark » serait en oublier l’autre aspect qui cherche absolument à corriger ses déséquilibres, se débattant dans les ténèbres pour remonter vers une lumière qui ne s’est jamais absentée.

Car plus qu’une vision très sombre et déshumanisée d’une civilisation (pas tant que ça) imaginaire, Nihil m’évoque le doute emplissant les êtres qui la forment, victimes des erreurs d’un passé dont ils ne sont même pas responsables. Et en apercevant subrepticement des mirages apaisants d’une époque révolue, on se met à douter de ces spectres que l’on prenait pour des rêves insaisissables, réalisant leurs origines bien réelles. Sans forcément en comprendre le sens ni ce qu’elles représentent, ces réminiscences brèves percent le brouillard poisseux qui nous empoisonne l’esprit. Transmissions inintelligibles hors du temps, vision de mouettes flottant sous le soleil par-dessus une mer d’huile, mélodies furtives semblant appeler la lumière, ou même un The Knives in Your Eyes dont la douce mélopée nostalgique au piano, qui dans d’autres circonstances serait très cliché, donne ici des visages aux fantômes anonymes hantant notre mémoire le reste du temps : on s’interroge sur le présent, poursuivis par ces images subliminales qui nous font dire que la réalité actuelle n’a pas été la seule à exister. Deux pistes brillent particulièrement dans ce contexte : le mélancolique I Will Always Disappoint You, où les lames de basses fréquences s’allient aux éléments mélodiques extraits d’une enfance enfouie dans les limbes corticales, et émergent dans une composition qui prend aux tripes par sa beauté singulière, déchirant toute résistance interne par ses contrastes irrésistibles ; et We Sat in Silence, Watching Each Other Disappear, durant laquelle on est touché par une éclaircie providentielle, réalisant la vanité de notre existence jusque là mais trouvant une rédemption dans l’autodestruction. Se laissant d’abord éroder le corps par les guitares, l’esprit abandonne enfin sa condition pour renaître dans un bain de lumière qui clôture Nihil sur une note résolument optimiste.

Belle surprise du label Gizeh Records, dont je connaissais peu de choses avant cette édition, Nihil est tel un bijou d’obsidienne fraîchement taillé : malgré son cœur d’encre, il ne pourra pas se laisser observer sans laisser de la lumière s’y réfléchir. Et c’est dans cette dualité à l’épilogue rempli d’espoir que le norvégien a construit un disque sérieux aux entrailles tiraillées, mais pas définitivement condamnées.

Une très belle édition limitée n’attend que vous ici. Ou , mais celle-là est pas vraiment limitée par contre.

Dotflac

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