Abul Mogard – Works | L’histoire de nos vies

WorksJe ne suis pas le premier, et je ne serai pas le dernier, c’est sûr. Le cas Abul Mogard me laisse plus que sceptique, entre apparitions a priori non-existantes et interviews à distance, mais surtout une histoire qui semble sortie tout droit d’un chapeau de conteur itinérant. Le serbe septuagénaire a le blues de la retraite et cherche absolument, à travers la musique, à recréer des environnements sonores lui rappelant les industries métallurgiques qu’il a fréquenté toute sa vie. Et comme si cela ne suffisait pas, il se fabrique même ses propres synthés au milieu d’un panel de Farfisa et autres Moog ; plutôt balaise comme installation de débutant. Sans que j’aie de références particulières à vous proposer ni de preuves formelles à apporter, ça ne surprendrait personne si Abul Mogard cachait quelque chose, ou plutôt quelqu’un d’autre derrière son nom, cherchant à faire vendre du skeud derrière une fable moderne qui attendrit les auditeurs moelleux avant même d’avoir lancé un morceau. Les plus cartésiens passeront peut-être leur chemin en y voyant qu’une fumisterie, mais merde, on parle d’ambient et de drone aux échos industriels : qui va croire à un plan marketing dans cette musique de nerd cavernophile ? Tout ça pour dire qu’on pourrait en rester là, mais le fait est qu’Abul Mogard, ben il sait bidouiller du potard comme les meilleurs et composer des scènes sonores qui prennent aux tripes. Encore un argument en faveur du canular ? Je vous répondrai qu’on s’en fout, parce qu’au final, c’est la musique qui nous intéresse, et elle est vachement bien.

Première chose qui interpelle : Works se pare d’une cohérence épatante pour une anthologie. Tirant en effet ses origines de trois cassettes parues chez VCO Recordings et Ecstatic, c’est chez ce dernier que paraissent les neuf morceaux choisis pour figurer sur le double-vinyle, retravaillés pour l’occasion et remasterisés par maître Matt Colton. Mais même si ce travail de fond est la clé harmonique qui perfectionne la magie acoustique, il y a autre chose dans la musique du serbe. Quelque chose de profond et de féroce, de triste et de cathartique, un langage universel transcendant les différences et ravageant les âmes les plus réceptives comme les cœurs les plus pétrifiés ; il s’agit de tendre l’oreille au bon moment. Pour ma part, je ne me suis intéressé à Works (et par extension ses précédentes œuvres) que très récemment, à cause des œillères que je me suis posées sur les yeux après lecture de son « histoire ». Jusqu’à cette nuit où, réveillé à 3 heures du matin par une hypoglycémie sournoise, je décide de m’occuper la tête une petite demi-heure en attendant que mon goûter nocturne fasse effet. Je lance un album d’un artiste au hasard, je n’y vois de toutes façons rien dans la nuit timidement déchirée par un unique lampadaire. Casque sur les oreilles, silence absolu, seul avec moi-même, c’est du Abul Mogard que mes doigts ont choisi. Et là, aidées par un cortex cérébral en manque de glucose et un monde endormi, ce sont les zones limbiques et hippocampiques qui se manifestent pleinement, les souvenirs et les émotions pures se substituent aux préjugés, les sens intoxiqués court-circuitent la raison désactivée. La révélation dans la faiblesse.

Les sons semblent déterrer les souvenirs les plus profonds de notre être, de ces artéfacts précieux illuminant nos territoires intérieurs aux résurgences enfouies loin dans les fractures recouvertes de terre stérile. Neuf fossoyeurs capables de nous rappeler qui nous sommes et d’où nous venons quand on oublie pourquoi on existe, de faire résonner nos atomes en phase absolue pour ne faire qu’un avec le tout. Ici, on passe avec un naturel déconcertant de la violence relative (Drooping Off ou Tumbling Relentless Heaps) au spleen insatiable (Airless Linger, Desires Are Reminiscences by Now), les deux battant à l’unisson dans la somptueuse dernière piste Staring at the Sweeps of the Desert, qui nous désarme d’abord avec ses orgues lacrymales pour mieux détruire nos dernières défenses mentales dans les ultimes minutes. Works catalyse les évènements qui nous définissent, qu’on s’en souvienne ou non, qu’on veuille s’en souvenir ou non, et s’y lie intimement, se rendant nécessaire dans le grand désordre qui nous habite tous pour le rendre plus supportable. Abul Mogard s’inspire de la vie et de tout ce qu’elle a à offrir, de ses instants les plus magnifiques à ses heures les plus sombres, de nos victoires les plus belles, nos fiertés les plus grandes, nos rencontres les plus déterminantes, mais aussi de ces moments où l’on se retrouve à genoux sous l’averse, quand peur et désespoir semblent être la seule issue viable. Et il offre avec sa musique un manifeste des plus puissants, forçant dans la douceur à reconsidérer nos existences qui veulent toucher le ciel en oubliant qu’elles sont fondées sur du sable.

L’imaginaire suggéré par Works et ses répercussions personnelles sont plus que jamais dépendants des circonstances de sa découverte, de l’état d’esprit avec lequel vous l’abordez et de votre passé. Mais non seulement inspiré par la vie, je dirais qu’Abul Mogard s’inspire des vies pour composer. Sa vie, ma vie, vos vies, celles éteintes depuis longtemps et toutes les autres qui attendent encore de briller. Et c’est sûrement pour ça qu’il nous propose aujourd’hui un album d’ambient essentiel de cette année, et peut-être bien des années à venir : pas de refuge derrière des concepts abstraits mais juste une musique que tout le monde peut comprendre, car sans le savoir, tout le monde l’a déjà en soi, attendant le moment opportun pour se révéler.

Que ça se passe chez Ecstatic ou directement sur le Bandcamp d’Abul Mogard, le double LP ne se trouve pas ailleurs que sur Discogs (j’ai pas cherché ailleurs non plus). Mais le digital 24 bits, c’est bien aussi.

Dotflac

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3 Commentaires

  1. Pingback: Berlin Atonal 2016 | Life cycle of a massive factory | Tartine de contrebasse

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