B/B/S/ – Palace. Mornifle de poutre.

B/B/S/ - PalaceAu-delà de l’aspect représentatif pur, il n’est pas anodin pour Andrea Belfi, Aidan Baker et Erik Skodvin d’affubler leur collaboration d’un simple mais clair « B/B/S/ ». Sachant que tous les trois sont d’abord des musiciens accomplis et multi-genres, s’épanouissant dans le papillonnage collaboratif ou solitaire, se baladant sur un spectre musical allant de l’expérimentatoire le plus onaniste à la convenabilité la plus confortable comme un supporter se balade sur le parvis du stade de France après la victoire de son équipe : en titubant, mais se croutant finalement assez peu. Vous me pardonnerez si je vous sors pas l’intégralité du catalogue des trois (rien qu’avec Aidan Baker on tiendrait jusqu’aux prochaines élections), mais voilà, sachez juste que ces trois-là sont très, très productifs, et existent d’abord au-delà de cette formation de circonstance. Alors vous comprenez, la flemme de chercher un vrai nom.

Si les super collabs aux affiches qui donnent envie de se caresser me laissent souvent assez frileux, il faut admettre que celle-ci fait un peu plus que surmonter l’écueil sur lequel les bonnes intentions viennent généralement se vraquer pour sortir un disque qu’on s’efforce d’oublier rapidement en retournant vite aux travaux solos des différents protagonistes.

Alors B/B/S/, pour la faire courte, c’était d’abord un premier « album » (Brick/Mask) de quatre morceaux qui mettaient tout le monde d’accord : c’était pas un pavé jeté dans la mare, c’était l’intégralité du rideau de fer qui venait s’écraser sur la gueule d’un auditeur franchement pas habitué à ce genre de sonorités chez Miasmah. S’en sont suivi des formats mi-cuits mi-courts (Coltre/Manto, Half Moon, NK012) qui, sans perdre une miette de leur qualité destructrice, n’avaient pas la puissance d’impact du premier, simplement parce que l’effet de souffle de la première déflagration était alors consommé. On s’était presque habitué à voir arriver les deux trois longs morceaux annuels de B/B/S/, régulièrement, jusqu’à épuisement, un peu comme l’album de vacances de gens qui n’ont le temps de rien et qui se retrouvent que trop rarement. Ça aurait eu constamment ce goût d’inachevé et de « deux morceaux c’est trop court, faisons un putain d’album, ouais, ouais on verra ça en 2019, Erik ».

Et là, bim, double LP chez Miasmah, une heure vingt dans ta face, un titre pompeux (Palace, rien que ça), c’est cadeau.

Alors, cet album c’est un peu comme un paysage de collines. Tant qu’on l’observe de loin, on en voit que des ondulations émoussées, gentillettes, une homogénéité douce, rien qui n’agresse ou ne choque le regard. On pourrait tout à fait se contenter d’écouter cet album de loin, et se laisser glisser sur le story-telling sans entraves de B/B/S/, sans être jamais perturbé. Ce serait pas une mauvaise chose. Mais comme souvent avec ces collines à la con, plus on s’en rapproche et plus on se rend compte qu’on va peut-être lutter plus que prévu pour les gravir.

Pourtant, ça commence assez doucement, avec Cosmow, Butcher Note et Navel Oil. Les pièces se mettent en place en une vaste répétition, rien ne diffère vraiment de ce qu’on a l’habitude d’entendre chez eux, on se rassure. La batterie de Belfi est volontairement peu assurée, elle hésite presque à rentrer dans le jeu et à s’accorder avec les tribulations batraciennes de Baker. Pourtant, au fil des minutes, les trois entrent de plus en plus en résonnance, et un tout se créée. La mélasse protéiforme habituelle commence à onduler, à s’étirer, et à nous emporter. Mais à part quelques rares énervements, rien ne vient perturber la tranquille rando dans nos collinettes. Les gifles de guitare ne sont pas vraiment perturbantes.

Et puis la batterie se tait sur Linber. Et même si l’on se garde bien de nous faire sortir des sentiers connus (on reste dans le poisseux des nappes que viennent à peine faire vibrer quelques cordes judicieusement pincées), il manque un truc. C’est pas confort.

Et là, au détour d’une collinette, on se rend compte qu’on est tombé dans un sacré traquenard. Parce que LA Mom est une putain de falaise. Un monument. Un mur de guitares âpres soutenues par des poutres de cymbales et caisses claires sur lesquelles on a que bien trop peu de prises. Alors pendant 12 minutes, toute la puissance de B/B/S/ va se dérouler, en un feu roulant ininterrompu, Belfi est déchaîné, Baker et Skodvin remplissent tout l’espace sonore disponible. Et pourtant ce n’est jamais gratuit. La petite demi-heure qu’on vient de passer à onduler tranquillou du derche sur des sonorités bien sombres mais lancinantes n’en renforce que d’autant la satiété que procure le lâché salutaire des eaux de retenue. LA Mom est une colère saine, qui connaît les limites de son cadre, mais qui à l’intérieur duquel va s’exprimer sans aucune retenue. Et ce jusqu’à ce que la batterie ne devienne plus qu’un continuum de cymbales sur lequel viendront se poser les derniers soubresauts d’une bête ignoble qui expire et souffle après la rage pour faire redescendre la température.

Un tel monument n’aurait jamais pu avoir cet impact dans un deux titres ou un EP. Cette rage n’est justifiée que parce qu’elle est contenue pendant une demi-heure, et que nous y sommes préparés. Le déchaînement de Belfi est d’autant plus jouissif qu’on l’attend.

On pensait avoir atteint un climax, mais c’est oublier qu’on en est qu’à la moitié de l’album. Alors après un petit solo où Belfi nous rappelle tranquillement c’est qui papa, les trois repartent pour la petite rando dans les collines, et laissant le Pamir derrière eux. Si c’est difficile de remettre la machine en route après une telle cassure, ils vont en profiter pour changer de référentiel. Touchant des thématiques et des textures beaucoup moins sombres (Ape Rug), ou se laissant aller à une forme plus fixe et répétitive, permettant le développement linéaire et progressif des nappes de guitares (Hogan Pence), voire partant complètement dans le bruitisme (Harm Bug).
Enfin, Combuh est le pendant de LA Mom, et vient cloturer cet album d’une symétrie et d’une dualité quasi obsessionnelle. Mais à l’inverse de LA Mom, on est pas dans la grandiloquence d’une batterie qui s’affranchit des cadres et des rythmes, on est pas vraiment dans la mornifle de cordes qui te saute à la gorge. Sur Combuh tout n’est que langueur et progression laborieuse. L’atmosphère se fait carrément macabre, plus organique, et les hululements hantent sans déranger l’oreille et faire valdinguer les sens comme sur LA Mom. Combuh est une longue complainte pourrissante sur laquelle vient mourir cet album.

Cette chronique commence à s’épancher un peu trop salement, alors on va conclure rapidos. Palace est monumental, dans le plus pur sens du terme, et avec toute la masse que ça suppose. C’est un album qui pèsera lourd de sa force tranquille et de sa puissance démesurée sur vos étagères ou dans vos disques durs. Ce qui tranche avec les autres sorties de B/B/S/, c’est qu’on est plus dans le registre de la collaboration de circonstance, du « side project ». Nous avons désormais affaire à un projet vrai, plein, entier, et porté par des gens sérieux. Des gens qui considèrent encore que le format album et la longueur qu’il permet se doit d’être exploité pour en insuffler toute la narration possible, pour y prendre le temps de développer quelque chose de concret qui ne soit pas simplement de l’ordre de la suite. Et ça, c’est exactement ce qui vient de propulser le trio dans les couches stratosphériques de la maîtrise.

Double LP qu’il est beau, chez Miasmah, allez-y, c’est à écouter chez soi jusqu’à en faire péter les carreaux.

Ehoarn

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3 Commentaires

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