Lustmord – Dark Matter | Genèse du néant

dark-matterTout amateur de dark ambient a forcément croisé ce nom sur sa route : Lustmord, ou le gars à qui on attribue peut-être à tort la création du genre, mais dont on ne pourra jamais nier le rôle crucial dans sa démocratisation entre la fin des années 80 et le début de 90 ; Heresy se place ici en pierre angulaire du personnage et de ce style de musique en 1990, avec ses captations cryptiques et volcaniques à glacer le sang. Comme je n’aime pas faire comme tout le monde, je lui préférerai The Place Where the Black Stars Hang, dont le déroulement en territoires spatiaux photorépulsifs fait naître des sentiments d’isolation et d’impuissance face aux éléments que seul un Thomas Köner peut prétendre atteindre. Transition parfaite pour nous mener à la dernière production aux inspirations cosmiques de Brian Williams qui paraît sur le totémique Touch, excellent toit pour musiques minimalistes tangentes s’il en est. Après une décade de collecte d’échantillons sonores dans les plus grands centres d’études spatiales et chez les plus petits contributeurs privés puis 15 autres hivers de gestation, Dark Matter voit le jour. Façon de parler.

Là où The Place Where the Black Stars Hang faisait découvrir et explorer les espaces inaccessibles à notre petite humanité confortable, Dark Matter semble y poursuivre l’aventure d’une manière encore plus lovecraftienne, presque nihiliste. L’Homme n’est rien dans cette immensité qu’il pense connaître, mais dont il ne voit même pas la pointe de l’iceberg. Tant de choses ont déjà été conjecturées, vérifiées puis admises dans ce dernier siècle de science, et pourtant, encore plus de questions et d’incertitudes se sont soulevées en réponse. Nous croyons savoir, mais sommes des ignorants qui s’ignorent. Des affirmations sur notre vanité et notre incapacité à considérer les infinités qui nous soutiennent et nous surplombent, que l’artiste a condensées en trois morceaux marathoniens sur 70 minutes. Ouais ma gueule.

Entre réminiscences mélodiques éparses et ressac de basses polies comme seul un Lustmord sait le faire, l’album nous submerge très vite sous ses vagues sub-hertziennes impitoyables où les seules balises lumineuses sont des astres piégés dans le champ gravitationnel d’une singularité, brûlant d’autant plus fort qu’ils s’approchent inexorablement de l’horizon des évènements. Les pulsations vaines des étoiles agonisantes se diluent progressivement dans l’éther vrombissant, tandis qu’elles accélèrent leur course effrénée vers une mort certaine dans la bouche de l’ogre insatiable à leurs pieds. Décrire l’expérience comme intimidante ne lui rend presque pas justice, tant les sentiments de désolation et de fatalité sont exacerbés : lancer Dark Matter, c’est comme écouter un trou noir supermassif respirer. Aucun espoir, aucune échappatoire, juste le droit d’être témoins de l’inconcevable au travers des cris de terreur électromagnétiques de soleils déchus, et d’attendre l’oblitération subatomique par le laminage transversal des fréquences à moins de trois chiffres avant la virgule. Un album de contemplation donc, mais d’un genre qui aurait certainement plu à ce cher Howard Phillips ; de ces contemplations dans les abysses sans fond qui nous invitent à y plonger sans jamais se retourner, de ces plongées dans l’inconnu reconnu qui n’offrent que l’issue inévitable mais salutaire de l’oubli absolu, de cette réalisation de l’insignifiance originelle qui recalibre l’âme sur les vibrations universelles qui nous dépassent complètement, pour enfin prétendre à surpasser sa condition. Ici, la lumière n’a sa place que parce qu’elle met plus en valeur les ténèbres qui s’en nourrissent : en témoigne particulièrement le second morceau Astronomicon, requiem à 4bpm pour particules au destin tragique, dont les lentes et puissantes inhalations ôtent tout oxygène à l’environnement immédiat, et qui bénéficie d’une construction progressive de ses strates atonales absolument monstrueuse.

Pour moi suite magistrale de son excellent The Place Where the Black Stars Hang, Dark Matter poursuit le voyage vers la noirceur au bout du tunnel initié alors, questionnant avec recul ce qu’on pense de notre place dans l’univers et ce qu’elle est en réalité, avec un sound design toujours d’actualité après les décennies d’activité de son créateur. L’art du dark ambient par Lustmord, c’est toujours sans aucun compromis, c’est toujours aussi démentiel, et je n’hésiterai pas à placer sa dernière galette parmi ses toutes meilleures.

CD ou digital, on peut trouver le nécessaire directement chez Touch, comme plein d’autres bonnes choses.

Dotflac

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