Martin Nonstatic – Ligand | Électrons libres

On s’était déjà épanchés sur le cas Martin Nonstatic en toute fin 2015, lorsqu’il a dévoilé son premier album pour notre fierté nationale qu’est Ultimae Records. On découvrait alors un univers sonore à la mesure des panoramas musicaux déployés par le label lyonnais depuis l’aube du troisième millénaire, et ayant affiné avec Granite une qualité de production déjà dans le haut du panier. Mélange de styles chers à la maison, mais n’oubliant pas d’être saupoudré d’une touche dubbée tout à fait personnelle, la galette de Martin Van Rossum dépeignait avec aisance un reg juste avant une averse polychromatique de vie sur ses étendues minérales. Sans vraiment prévenir, son nouvel opus Ligand est apparu fin novembre sur le Bandcamp d’Ultimae. Et on va encore en dire du bien.

Tout en étant fidèle aux inspirations de l’artiste, il nous projette là dans des territoires aux antipodes de Granite. Les paysages désertiques font place à des oscillations minutieusement réverbérées contre des parois de miroirs liquides, et plutôt que l’immensité minérale, on est invités à parcourir des microcosmes de chimie organique tout en douceur. Au lancement de la lecture, le champ de vue se rétrécit et la distance focale est drastiquement réduite pour faire le point sur des structures micrométriques se distordant entre leur réalité et la nôtre, émergeant d’interstices invisibles et plongeant dans d’autres afin d’accomplir un destin qui nous fascine autant qu’il nous échappe. Le temps est relatif, l’espace à cette échelle devient un concept variable et la perception sensorielle s’adapte sans étalonnage aux fluctuations de densités et de potentiels hydrogène auxquels elle est exposée. Les vagues moelleuses des fréquences medium nous font voguer délicatement vers des horizons atomiques où la lumière est éternelle, des gradients de concentrations élèvent et pondèrent nos ardeurs abstraites dans des strates où la redondance naturelle de la musique électronique est brillamment camouflée derrière des constructions faussement aléatoires, pensées pour stimuler l’attention en permanence.

Chaque morceau est ici un groupe de molécules qui permet à son auditeur de se lier au noyau central de Ligand, cet amalgame d’un downtempo de pointe et d’une IDM jamais ostentatoire, qui sublime justement un genre parfois trop dilaté sur ses marges. Les rythmes stochastiques battent au tempo d’un monde en perpétuelle évolution, indéfini, incertain, imprévisible, assez lent pour poser les contours de paradigmes éphémères et d’en détailler les fluctuations en nuances d’eau et d’électricité, mais assez rapide pour empêcher un surplace rédhibitoire qui tronquerait aisément une expérience de pensée si bien articulée. Contrairement à Granite et une paire de morceaux légèrement hors de propos, la tracklist de Ligand se résume à onze pistes équilibrées, dont chacune de leur particularité rythmique ou texturale apportent leur pierre à un édifice qui a corrigé les rares défauts de son prédécesseur. Plus restreint mais aussi plus maîtrisé sur les morphing bass kaléidoscopiques aux frontières de l’aperception, plus luxuriant sur ses apparats glitchés sans tourner à la pure démonstration technique, l’ambivalence de l’abstraction dévoilée ici est toujours ramenée au réel avant la bascule irréversible de la conscience dans les limbes oniriques grâce à l’incursion intelligemment sporadique d’éléments acoustiques, nous rappelant que nous ne sommes ici que les invités temporaires d’un monde traçant indifféremment sa route à travers les mailles de l’existence qui nous a enfanté. À nouveau, les titres s’apprécient tout aussi bien dans l’ordre imaginé par Martin Nonstatic qu’en lecture aléatoire, soulignant encore une fois cette qualité rare qu’est la création d’une œuvre solide en toutes circonstances. On pourra s’amuser à en retenir les saillies de medium palpitantes dans Variegation, la nostalgie mélodique d’un passé qui n’a jamais existé et d’un futur décomposé durant Kepler’s Laws, ou le passage en arpèges éthérés sous les 60 bpm d’un Trochilidae à la beauté précieuse. Mais il serait dommage d’en rester là, tant l’intégralité de l’expérience offerte par le néerlandais respire le bon goût et stimule l’imagination sans aucun effort, faisant parfois même oublier que l’album a déjà bouclé trois fois depuis son lancement.

Aussi classe dans son esthétique microscopique qu’il est foutrement bien produit, le dernier-né de Martin Van Rossum confirme sa légitimité dans le catalogue des lyonnais et propose encore une fois un voyage de l’esprit vers des paysages sonores inversés inédits qui semblent pourtant terriblement familiers. Les formations macrocycliques de Ligand sont autant de portails intradimensionnels qui interprètent leur environnement inerte en éclats de réminiscences, et autant de moyens de dissoudre notre présent dans leurs convergences affranchies des contraintes terrestres et humaines.

Une précision qui s’apprécie toujours mieux sur un bon casque, pendant que vous plongerez dans les objets physiques invariablement qualitatifs du label, en CD ou en double vinyle.

Dotflac

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4 Commentaires

  1. « Plus restreint mais aussi plus maîtrisé sur les morphing bass kaléidoscopiques aux frontières de l’aperception, plus luxuriant sur ses apparats glitchés sans tourner à la pure démonstration technique, l’ambivalence de l’abstraction dévoilée ici est toujours ramenée au réel avant la bascule irréversible de la conscience dans les limbes oniriques grâce à l’incursion intelligemment sporadique d’éléments acoustiques, nous rappelant que nous ne sommes ici que les invités temporaires d’un monde traçant indifféremment sa route à travers les mailles de l’existence qui nous a enfanté. »

    Pfiouuu, les tartines, les tartines… je me remets l’album tiens, ça me fera digérer!

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