Pinkcourtesyphone – Indelicate Slices | Mûr de silence

S’il y a bien un style musical qui a très vite tendance à tourner en rond, c’est le dark ambient. Et attention, j’adore les ambiances qu’il peut créer, les imaginaires malades ou isolationnistes qu’il engendre. Mais force est de constater que très souvent (et depuis des années), on nous fout un drone réverbéré en fond et ça devrait suffire à justifier une narration, quand elle existe, qui traite de vide, de solitude ou d’obscurité. Bon. Y a malgré tout des électrons libres qui persistent à faire figures d’exceptions dans ce miasme : sans s’attarder sur l’indéboulonnable Lustmord qui nous a encore mis un sacré taquet l’année dernière avec Dark Matter, je pense à Dronny Darko et sa maîtrise imparable des codes du genre, seulement pour mieux les distordre et les plier à ses inspirations nées hors d’un cadre élimé. Il y a aussi Pinkcourtesyphone, qui n’est autre que l’alias relativement expansif d’un certain Richard Chartier, explorant depuis l’aube du millénaire, avec des partenaires de crime, les différentes variables du microsound sur son label Line.

Ce projet solo abandonne presque entièrement l’abstraction quasi-clinique des travaux sortis par Chartier sous son vrai nom, mais chérit précieusement l’expérience de son minimalisme en l’associant à l’exploration d’une réalité décalée en perpétuel remodelage ; Indelicate Slices se pose là comme une des éditions les plus marquantes de l’artiste. Du dark ambient produit de sons aux origines improbablement luxuriantes, des sentiments irrépressibles cachés derrière des portes muettes. Le résultat rigoureux d’une expérience de pensée qui soustrait la réalité à elle-même pour savoir si on obtient bien zéro, mais où l’on souhaite intimement surprendre une réponse qui ébranle nos certitudes. C’est précisément ce qu’il se passe durant ces 70 minutes au ton passif-agressif, au temps relatif et aux délicieux râles de vies oubliées. L’investissement indolore des espaces négatifs qui équilibrent l’existence sans jamais se révéler, et auxquels on rend un hommage éphémère en sept chapitres issus des tréfonds de vallées dérangeantes.

Et que reste-t-il en ôtant tout au Tout ? Il n’est plus question de se fier à la logique qui n’a de valeur que du côté clair du miroir, mais de croire à son intuition, nous confiant à voix basse et avec un sourire complice que le réel n’est palpable que parce que toute intention se destine à accomplir un unique but. On marche au quotidien sur une toile dont les fils sont tendus entre leurs origines absconses et leurs objectifs tangibles ; cependant, tous ne réussissent pas à rejoindre ce pour quoi ils ont été imaginés, et ils échouent donc dans une dimension jumelle recueillant sans discrimination les orphelins de l’infortune. Des limbes existentielles dont l’asymptote tend vers zéro, se jouant sans risques de leur rôle aussi ingrat qu’indispensable. Des craquements et des souffles bouclent éternellement en ces lieux emplis d’une épaisse brume rose aux reflets d’ivoire, et l’on devine que le bruit de fond de ce miroir du monde n’est autre que celui composé par les sons qui ont un jour été émis sans qu’aucun témoin ne puisse les entendre. Des évènements qui ont eu la malchance de perdre le sens de leur existence, et qui expient leur tristesse dans les reliefs d’Indelicate Slices et de son cœur sombre débordant d’amour antagoniste. On le ressent, profondément, qui se distille dans les interstices et dans nos pores comme un poison sucré qu’on ne saurait refuser. Les dissonances terrestres se transfigurent en mélodies incertaines diffusant des réverbérations originellement romantiques et maintenant fantomatiques, le métronome harassant du quotidien s’est tellement imprégné dans nos chairs qu’il saigne désormais de ce flanc invisible de la vie en rythmes familiers dilués. Les fréquences passées sous le seuil d’auto-réalisation renaissent en un courant électrique qui vrombit perpétuellement dans les couloirs sans fin de ce labyrinthe, alimentant le système nerveux du produit altéré de l’imagination qu’est cet album.

Encore une fois, Pinkcourtesyphone excelle dans la description ambivalente de souvenirs tendres et d’initiatives avortées ayant perdu leur raison d’être. La solitude est omniprésente, l’obscurité une menace imminente, mais le tout est réalisé dans une classe et un contre-pied au dark ambient que peu osent, et encore moins réussissent. Une tranche d’indélicatesse exquise comme le ballon de vin rouge millésimé que l’on savoure en regardant le monde se consumer de l’intérieur par sa baie vitrée.

Ça se passe chez Room40, en CD et en digital.

Dotflac

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :