Il était une fois en 2017

Tantôt fraîches, tantôt cramées, nos tartines peuvent peut-être se retrouver dans l’illustration du pot-pourri annuel qu’on vous sert. Année faste pour certains, année sabbatique pour d’autres, la quantité de papiers sortis ne reflète pas forcément l’intérêt qu’on lui aura porté ; y a eu pas mal de belles choses, et même très belles, sur lesquelles Tartine se sera amplement épanché. Mais comme d’habitude, on a aussi et surtout eu beaucoup de temps pour procrastiner, et ne pas parler de skeuds qui prétendaient légitimement à plus qu’une paire de lignes balancées sous la forme à peine plus évoluée d’un name dropping bien sale. Mais quand même, à défaut de nous faire pardonner et de nettoyer un peu notre ego, on souhaite quand même citer à notre manière celles et ceux qui nous auront fait bouger, hurler, pleurer ou voyager, ou les quatre à la fois. Et peut-être vous donner envie d’y jeter une oreille curieuse.

Un seul article de ce type cette année, les EPs étant minoritaires, et n’ayant aucune justification de donner aux cassettes une place à part (sauf sur les étagères, pour ceux qui n’ont pas de chance). Comme à l’accoutumée, pas d’ordre de préférence mais un simple classement chronologique pour ordonner tout ça dans la liste ci-dessous, du breakcore du turfu au krautrock éparpillé, de la techno asymétrique au drone obscurantiste. Une cohésion sans faille dans l’absence de cohésion, et toujours aucune envie d’y faire transparaître autre chose que notre vérité personnelle. Parce que nous, on ne vous juge pas (enfin on le dit pas).

Bonne écoute.

12/01 Headless Horsemen – Headless Horsemen (autoprod)

Un début d’année sur les chapeaux de roues, avec ce duo basse-synthé sorti de nulle part. Une sinistre noyade dans un torrent de nappes, sans repères, structures, ni prétentions, si ce n’est celle de nous perdre. Homonyme d’un certain nombre d’autres formations musicales. A ne pas confondre, donc.

10/02 Monolog – Conveyor [Hymen Records]

Que peut-on encore dire ou faire de Monolog, à part se demander s’il est encore capable de repousser ses limites ? La réponse est oui.

10/02 Stromboli – Volume Uno [Maple Death]

La scène indus italienne s’étoffe avec ce LP d’une poisse étouffante que ne renierait pas Lussuria. Il y a des choses à fouiner chez les italiens en ce moment, mais on a juste la flemme de le faire. En attendant, d’autres le font très bien à notre place.

15/02 Mind Over MIDI – Soft Science [rohs! Records]

Une sortie aussi calfeutrée qu’impeccable, sur le label rohs!, bien sous-estimé. Un ambient qui semble cacher quelque chose. Un calme un peu trop calme pour être sincère. Un dix-neuvième album pour le norvégien Helge Tommervrag sous l’alias Mind over MIDI, après plus de vingt ans de bons et loyaux services. Ça donne le vertige.

27/02 Saagara – 2 [Instant Classic]

Orchestre jazz, d’influences indo-polonaises, Saagara aura fait partie de ces découvertes qui ne collent pas avec le reste de la ligne éditoriale. Un bol d’air qui sort de la grisaille, le temps de quelques minutes. Du cartoonesque à la transe, l’énergie qui libère est ici.

17/03 Death Qualia – Intention Versus [Portals Editions]

Des éruptions de pensées noires passent ici à travers un prisme corrodé, et sont décomposées en éclats de verre trempé à forte cinétique libres de parcourir, transpercer et exploser leur hôte. Le sound design dérangé a pour intention de déchirer en lambeaux toute croyance ou idée reçue, ricochant sur des basses fréquences palpitantes jusqu’à réduire votre esprit en miettes et faisant de la place pour les nouvelles trames d’idéaux, de promesses et d’illusions tissées par Death Qualia. Un nouveau paradigme que vous ne souhaitez peut-être pas mais devrez accepter malgré tout.

31/03 Ensemble Economique – In Silhouette [Denovali]

On aura souvent eu du mal à ranger, voire à apprécier, les précédents travaux de Brian Pyle, aka Ensemble Economique. 2017 nous aura fait mentir avec cet opus magnifique, hanté de narrateurs invisibles. Anna Karina qui vous susurre du Paul Eluard dans le creux de l’oreille : on est à deux doigts de l’album ASMR.

31/03 Pharmakon – Contact [Sacred Bones]

Honte sur nous jusqu’à l’éternité et au-delà pour n’avoir pas parlé de cet album, pourtant l’une des meilleures galettes de 2017 pour au moins un tiers de la rédaction. Viscéral, âpre, glorieux et fangesque, cet album est bien plus qu’un concentré de haine, c’est la satisfaction de la voir parcourir sa chair puis fendre son enceinte corporelle pour enfin s’évaporer et s’en libérer.

14/04 Oiseaux-Tempête – AL-‘AN ! [Sub Rosa]

Les années passent, et l’ex-nouvelle formation rock de l’hexagone n’en finit plus d’exploser. La recette s’étoffe, continue de toucher à tout sans jamais tomber dans le faux, ni dans le trop. Les mecs ont définitivement pris la confiance, et ils ont bien fait.

21/04 Second Woman – S/W [Spectrum Spools]

Tout juste un an après la mandale de leur premier album, le duo part toujours plus loin dans le futur pour nous ramener un album des confins de l’abstraction où la qualité de production a encore été revue à la hausse. Second Woman ne retient plus ses pulsions irrépressibles et modèle un objet plus difficile à dompter que leur travail éponyme, qui sera évidemment plus gratifiant lorsque vous arriverez à le saisir. Mais aussi froid et clinique qu’il semble l’être, S/W cache pourtant un cœur paradoxalement chaleureux, et pourquoi pas un peu humain.

21/04 Horoscope – Misogyny Stone [Wharf Cat]

A la croisée des chemins boueux et truffés d’ornières de la techno, du kraut-ce-que-tu-veux et de l’introspection psychanalytique, Horoscope livre un LP d’une cohérence étonnante et d’une chaleur bienvenue dans des genres qui pâtissent parfois d’une déshumanisation et d’une stérilisation forcées.

28/04 Colin Stetson – All This I Do For Glory [52Hz]

La hype Colin Stetson peut-elle survivre à la gloire de son album avec Sarah Neufeld, encensé au-delà des cercles traditionnels de la musique répétitive minimaliste ? Cet album nous prouve que la question n’a pas de sens. Colin Stetson était un dieu avant, il en reste un après, et poursuit son chemin vers la terra incognita névrotique où le mène sa technique, désormais à des lieues du reste du monde. Colin Stetson s’en fout : il a trouvé comment faire sonner son sax avec sa cheville, et il t’emmerde.

02/05 Zu – Jhator [HOM]

On se réjouissait de l’arrivée chez les italiens de Zu du jeune Tomas Järmyr et on imaginait déjà un feu d’artifice de baguettisme aigu et de névrosite cymbalique à t’en décoller la plèvre. Que nenni. Zu nous sort un biface d’un psychédélisme lent qui ne leur ressemble pas, mais qui, première déception bue, se révèle, telle une galette sarrasin oeuf andouillette gruyère râpé, d’une efficacité et d’une pertinence pas volées.

30/05 Nuances – Punctuations of Joy and Despair [Bastakiya Tapes]

Quand Manni Dee ne produit pas de la techno frontale, il fait de l’ambient. Et il le fait plutôt bien si on s’intéresse à son alias Nuances, qui a investi le petit frère de Bedouin Records. Ici, il nous décrit l’histoire de ces souvenirs fragiles qui survivent au dernier voyage de leur hôte, parcourant un désert sans horizon balayé par les vents du sud et soulevant les grains de sable dans le ciel comme des morceaux d’existence s’évanouissant dans l’oubli. Des bulles de soie déformées flottent autour de nous, chassant des réminiscences prêtes à s’effondrer. Et c’est là qu’on regarde le soleil, les lèvres sèches et le cœur lourd, nous disant qu’il est temps de nous affranchir du passé et de prendre la route qui s’étend devant nous vers notre prochaine destination. Délicatement intense et suggestif.

02/06 Carlos Casas – Pyramid of Skulls [Discrepant]

Inconnu au bataillon de chez Tartine, mais le label beaucoup moins, sur lequel sortent tout un tas de trucs qu’honnêtement on a du mal à suivre (et à apprécier à chaque fois). Carlos Casas touche avec les yeux les cultures du Pamir pour en sortir un objet à la limite de l’anthropologie sonore, et s’inscrit dans la longue liste des voyageurs tourmentés et fascinés par ce toit d’un monde qu’ils ont cru ou croient encore être à l’origine de fleuves, de peuples, de langues, ou de musiques. Jusqu’à se perdre, étourdi par les vents glaciaires.

13/06 Creation VI – Deus Sive Natura [Cryo Chamber]

Depuis une éternité, on tentait de trouver cet endroit. Combien de fois avons-nous été obsédés par la vision des lumières vacillantes de torches à l’agonie, se réfléchissant sur des murs humides plongeant sous la montagne ? De quand date la dernière fois où notre tête ne fut pas remplie par le chant chamanique d’un groupe d’adorateurs, agenouillés devant l’autel d’un dieu déchu attendant son appel ? Ces grottes immémoriales existent, et sont toujours habitées par les percussions ensorcelantes jadis utilisées pour invoquer les ténèbres primordiales et leur donne forme. C’est désormais à nous de choisir de terminer le rituel ou de le laisser tomber dans l’oubli.

16/06 Igorrr – Savage Sinusoid [Metal Blade]

Pour un webleuarg qui ose pompeusement se nommer Tartine de Contrebasse, il fait quand même tristoune de constater qu’Igorrr lévite désormais en orbite haute et qu’il n’a plus besoin de personne (et c’est sincèrement tant mieux pour lui). Igorrr 2017 c’est comme ses premières années mais avec tous ses copains en plus et une frénésie qui dégueule par tous les pores. C’est plus métal, plus lissé aussi, mais toujours mieux construit, toujours mieux léché, poli à la salive avec la minutie d’un archéologue, les rageux ragent toujours, mais lui va toujours plus loin dans son concept, sans désorbiter comme Challenger, ad nauseam (pardon). Fun fact : son OPA sur Bruno Dumont.

23/06 Love Theme – Love Theme [ALTER]

Un album frustrant. D’une immersivité incroyable, toujours sur la corde raide, sans jamais laisser le temps de se complaire sur une nappe trop confortable, Love Theme te laisse entrevoir la puissance d’un free jazz au sax tout en étant constamment à deux doigts d’être insupportable. Il en ressort des moments d’une grâce incroyable, et d’autres où l’on a envie de jeter son casque par la fenêtre.

27/06 Tetsumasa – Obake [Arboretum]

De la techno asymétrique de derrière les fagots, ça se passait chez Arboretum avec l’objet musical non-identifié qu’est Obake. Percussions fracturées, battements cardiaques telluriques et murmures extraterrestres se côtoient sans interruption dans cette curiosité à découvrir sans modération, et bénéficient même d’un remix de Ryo Murakami (s’il vous plaît).

17/07 Grey Branches – Neuroclaps [Inner Surface Music]

Parfois, Yves de Mey n’est pas content. Il canalise donc son pas-contentisme à travers Grey Branches, où son attention du sound design se condense dans une techno abrasive tout simplement jouissive qu’on ne lui attribuait pas forcément.

01/09 Dälek – Endangered Philosophies [Ipecac Recordings]

La légende du noise rap livre son album de l’année. Rien de nouveau, mais toujours aussi diablement efficace grâce à une instru toujours ce qu’il faut de sale, et un flow intact d’une voix à la gravité à laquelle seul le MC de Moodie Black arrive à rivaliser.

08/09 WERL – HH 2016.09.08 [Vibrancy]

WERL aka Aidan Baker + Tomas Järmyr, n’est, n’en doutons pas, qu’une collab de plus entre deux tarés du cul pour se justifier de faire du bruit comme un T34 dans les ruelles de Varsovie. Un duo qui n’a aucun intérêt hors scène, sauf si vous avez un ampli de gueux et des enceintes que vous n’avez pas peur d’amocher. Si et seulement si, alors mandale.

18/09 JASSS – Weightless [iDEAL]

JASSS est la caution découverte de l’année pour beaucoup de gens. Sans parler de hype, on va dire que c’est effectivement très bien fait, mais que ça nous en touche une sans faire bouger l’autre. Sans doute à cause de synthés beaucoup trop… trop. M’enfin ça reste très bien, hein.

28/09 Abjective + Sander Shifter – Not Rated [Eonian Autumn Records]

Nous ne connaissions ni les deux artistes qui forment ce duo, ni le label sur lequel ils sortent cette collaboration. Un travail de manipulations, qui plaira autant à ceux qui aiment la guitare qu’à ceux qui la préfèrent en miettes. Un album long, incompréhensible, à la limite de l’indigestion, mais bien trop vaste pour s’en lasser. On en cherche encore le sens, et c’est peut-être pour ça qu’on n’arrive pas (encore) à le lâcher.

10/10 Ben Rath – Black Heart Music [Eilean Rec.]

De la douceur, mais aussi du relief. De l’apaisement narcotique, mais aussi une frénésie de vivre. L’acceptation, mais pas dans l’incrédulité. Black Heart Music est un des ces disques d’ambient qui réunit tous les paramètres pour ne pas tomber dans l’indifférence, et passe malgré tout sous le seuil du radar alors qu’il mérite les éloges. Boiling Point m’aura même fait apercevoir l’ombre du meilleur de Tim Hecker dans certaines de ses anfractuosités ; essayez voir, ne serait-ce que pour me contredire.

13/10 Fret – Over Depth [Karlrecords]

Tout n’est pas forcément inoubliable dans cet opus, des morceaux se ressemblent parfois de trop aussi. Pourtant, Mick Harris suscite toujours l’admiration dans ses éternelles explorations des versants les plus sombres et les plus abrupts de la musique électronique. Il ressuscite en 2017 son projet Fret né en 1995, que les plus sceptiques pourront peut-être qualifier de Scorn à 130 bpm sans la magie noire qui l’entoure. Mais il n’y a rien à faire, les strates de basses fréquences à retourner les tripes et les coups de snare qui écorchent l’épiderme font malgré tout leur petit effet dans cet aperçu de bunker transformé en antichambre de la folie.

20/10 Rose Kallal – Perseus [We Can Elude Control]

Textures lo-fi, industrial rouillé, rythmes chamaniques et drones radioactifs sur le label de Paul Purgas (= un demi-Emptyset) pour ceux qui tentent de communier avec les astres morts depuis longtemps lors de nuits recouvertes par un drap d’encre.

21/10 Snakes Don’t Belong In Alaska – Ancient Alien Tempel Ritual [Cruel Nature Records]

Rien de bien novateur dans cet album du trio anglais Snakes Don’t Belong In Alaska, tous les ingrédients du bon gros rock psyché sont réunis, mais putain quelle patate. A la limite du space-stoner, en guise de défouloir ultime. Ça crie quand on voudrait que ça gueule. Une pépite qui était bien cachée. Heureusement, nous étions là.

22/10 Scattered Purgatory – Sua-Hiam-Zun [Guruguru Brain]

Le duo taïwanais tente ici une pirouette qui en aurait laissé plus d’un sur le bas-côté. Le drone psyché des premières années laisse ici place à une large influence kraut, où les séquenceurs, boîtes à rythme et arpèges font la loi. Une forme d’hommage pas si évidente que ça à conclure sans tomber dans le cliché. Une formule au final bien trop moderne pour duper qui que ce soit.

03/11 Gunn-Truscinsky Duo – Bay Head [Three Lobed Records]

Nous aurons mis du temps avant de verser une oreille attentive à ce duo formé du guitariste Steve Gunn et du percussionniste John Truscinski. Si leurs précédentes productions n’étaient que caviar, ce Bay Head ne fait au final que conforter notre impression. Toujours chez l’excellent Three Lobed Records, ce troisième album vient rappeler, s’il en était besoin, que folie et simplicité suffisent parfois pour frôler la perfection.

06/12 Richard Skelton – Towards a Frontier [Corbel Stone Press]

Là où The Inward Circles corrompt ses sources sonores dans un épais brouillard mêlant déclin, obscurité et une certaine forme de mythologie, Richard Skelton préserve les qualités acoustiques de ses instruments dans des fresques dépeignant des paysages organiques aux mystères insondables. C’est pourtant sous son vrai nom qu’il publie Towards a Frontier, interprétation singulière des abrupts reliefs islandais et prétexte parfait pour un rapprochement inédit de ses deux alias habituellement aux antipodes l’un de l’autre. La tentative de faire germer la vie dans un sol stérile, et d’apaiser les tourments en les noyant d’insouciance.

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