Abul Mogard – Above All Dreams | L’âge d’oraison

Si vous vous rappelez bien, Abul Mogard, ça avait commencé en 2012 comme le soi-disant projet de retraite d’un vétéran des industries métallurgiques serbes en manque de bruit. Et même si on était déjà beaucoup à l’époque de ses sorties cassettes chez VCO Recordings et Ecstatic à douter de la véracité de cette histoire qui fleure bon la fumisterie anonyme, on était au moins autant à louer les qualités artistiques de cette musique dont la simplicité apparente n’égalait que sa capacité à prendre immédiatement à la gorge. La sortie de Works en 2016 avait fini de le propulser à juste titre au rang des incontournables de l’ambient actuel, faisant même trépigner ceux qui n’espéraient plus grand-chose d’un genre qui commence à être sérieusement limé. Ça a aussi motivé l’individu derrière le nom à se produire de plus en plus en live, toujours caché par des écrans ou de la fumée, désamorçant involontairement (ou pas) son mythe originel ; mais comme je l’ai déjà dit, est-ce important ? La musique est bonne, et au pire, l’histoire participe à l’imaginaire du projet. Trois ans après son dernier LP Circular Forms, Abul Mogard revient chez Ecstatic avec du nouveau son dans Above All Dreams.

Toujours armé de ses orgues farfisa et de matériels analogiques divers et variés, on se retrouve pourtant assez loin des territoires en agitation perpétuelle de Works, qui alternait avec brio les passages étirés faussement apaisés et les moments rythmés plus tendus et obnubilants qui semblaient raconter à demi-mot l’histoire de nos vies. Above All Dreams s’affirme alors comme sa suite naturelle, laissant tout ce que nous sommes et avons été derrière lui pour traduire en son tout ce que l’on a un jour rêvé d’être. Place aux strates successives d’ambient fonçant tête baissée dans le drone, dilatant l’espace et le temps plus qu’on en avait l’habitude auparavant. Le sens de la mélodie lacrymale du « serbe » répond lui toujours présent, mais se répand et se dilue à travers de longues méditations brumeuses de lumière lente et de perception altérée aux dimensions variables, ce qui aura pour conséquence d’en agacer infiniment certains comme d’en enchanter grandement d’autres ; le profane que je suis salue la volonté de Mogard de bousculer ses fondations et son public en taillant plus discret et plus subtil dans la masse, arrondissant les angles pour mieux mettre en valeur sa profondeur. En émerge des pièces essentiellement longues aux contrastes à peine touchés, mais à la dynamique intrinsèque décuplée et marquée un peu plus à chaque écoute, dans une pure course de fond dont les observateurs patients seront justement récompensés.

Sobriété et efficacité, la preuve par le son dans Quiet Dreams et son bouillon de nuages épais qui obscurcit les contours pour mieux nous les faire oublier, et nous persuader qu’en briser les frontières et rejoindre la lumière n’est pas seulement possible, mais nécessaire. Ou encore la piste éponyme s’évaporant dans les limbes sur plus de 16 minutes, débutant sur la contemplation de l’oscillation ralentie de toutes les cordes de l’existence, puis qui se désynchronisent progressivement dans la dissonance mélodique avant l’ultime naufrage dans l’océan furieux de nos espoirs incompressibles et de nos frustrations insoumises. Car le rêve est une histoire de dualité entre l’expiation et l’insatisfaction, le traitement inconscient d’un passé décomposé et d’un futur qu’il nous reste à conjuguer. Le possible entrant en collision avec l’inaccessible et en brouillant les caractéristiques, pouvant conduire aussi bien au contentement qu’à l’effondrement. Un univers en expansion constante jusqu’au morceau final, dont l’attraction gravitationnelle finit par l’emporter sur le rayonnement énergétique en un chant du cygne lumineux et, si ce n’est divin (j’aime pas ce mot), céleste.

Une simplicité de composition et une immédiateté de réponse émotionnelle qui camouflent à peine une innocence omniprésente et omnipotente malgré elle. Le genre d’innocence qui rend un travail niais au possible quand elle est poussée en avant, mais qui embrase l’horizon lorsqu’elle est désintéressée. C’est précisément celle-ci qui resplendit dans Above All Dreams, affirmant si c’est encore nécessaire Abul Mogard comme un artisan accompli de la tesselation de l’imaginaire et du retournement contrôlé du système limbique. Son dernier album demandera certes un peu plus de persévérance aux réfractaires, mais vous risqueriez de passer trop vite à côté d’un des très jolis morceaux ambient de cette année.

Double vinyle par là, le reste par ici.

Dotflac

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2 Commentaires

  1. chatel CHRISTIAN

    mon dieu que j’ai aimé le serbe mystérieux!!
    et que je l’aime encore …même si désormais je le vois arriver.
    ce commentaire surtout pour avertir sur la qualité déplorable des pressages vinyle d’ecstatic records.restez ( à regret sans doute) sur le démat .
    dommage !!!!!

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