Solar Fields – Movements | Lumière lente

Je me souviens avoir lancé un jeu vidéo indé du nom de Capsized, mi-2012, dans l’attente fébrile des résultats de mon examen clôturant mes études, en plein doute sur mon avenir professionnel mais aussi et surtout personnel. Un ami m’a alors conseillé ce plaisir vidéoludique au design marqué par des paysages extraterrestres aux couleurs chatoyantes et aux contrastes intenses ; une césure idéale pour décompresser momentanément et balayer d’un revers de la main les questions sans réponses qui n’allaient de toutes manières pas changer l’issue de l’été. L’ouverture du menu principal de Capsized devenait, même si je ne le réalisais pas encore, un des marqueurs les plus déterminants de mon identité musicale actuelle. Je n’ai d’ailleurs jamais fini ce jeu, trop captivé par sa bande sonore qu’un Movements illustrait et complétait à la perfection (bien qu’il n’ait pas été composé initialement dans ce but), bloqué dans une paralysie contemplative de sons célesto-cosmiques.

Comment de la musique, non seulement électronique mais en plus sans paroles a pu tant me toucher ? Je ne l’ai pas compris à l’époque. Il est très probable qu’en pleine période de changements radicaux, passer de la pop-rock anglaise exclusive à autre chose de diamétralement opposé était une extension naturelle d’un mouvement profond plus global. Il faut aussi avoir à l’esprit que l’aptement nommé Movements était la traduction cathartique pour Magnus Birgersson d’une période similaire de changements majeurs dans les différentes strates de sa vie, en pleine prise de risque quand il a composé et sorti la même année sa bande sonore pour un autre jeu vidéo (sur commande cette fois), incertain de sa réussite mais piloté par un besoin vital de renouvellement. Et c’est cet amalgame polymorphique de tempêtes intimes et d’instantanés pris sur une exoplanète inséparables de mon imaginaire que 90 des plus belles minutes de Solar Fields entretiennent sans faiblir depuis la première seconde.

Il serait très tentant d’écrire une chronique piste par piste, tant la succession des biomes suggérés par chaque suite instrumentale est variée et détaillée dans sa présentation. Mais au-delà du fait que chez Tartine on est contre cette facilité d’écriture et le manque de personnalité qu’elle traduit, je préfère dessiner l’image globale d’une planète nouvelle qu’on explore librement, une fausse jumelle de la terre en perpétuel changement où l’appréhension engendrée par l’inconnu n’égale que l’excitation de son exploration. Le temps est relatif, l’espace malléable. La beauté de la réalité s’intègre au vertige de la fiction, ou bien serait-ce l’inverse ? Le lever de soleils binaires irradie l’horizon de rayons traversant l’atmosphère lourde en nuances d’améthyste et de saphir pour rejoindre une autre étoile déclinante sur la frontière opposée de la voûte céleste, en une danse imprévisible entre le jour et la nuit. On inspire profondément, se laisse submerger par l’harmonie émanant de chaque parcelle de cette nouvelle terre, fermons les paupières quelques secondes sous le poids de l’humilité qui nous imprègne en considérant la chance d’être face à une immensité intimidante ici, maintenant. On rouvre les yeux dans une jungle couverte d’arbres plurimillénaires, chuchotant leurs songes élémentaux aux nuages de pluie éphémères qui caressent leurs cimes. L’humidité suffocante que l’on brasse sur notre passage réveille une flore abondante aux couleurs nacrées qui n’ont pas encore de nom dans notre langue, le bruit de nos pas agite une faune mystérieuse camouflée par la densité végétale mais qu’on entend dans les interstices, curieuse de savoir ce qui vient perturber son équilibre. On écarte une immense feuille pour révéler un désert dont le vent chaud résonne dans les conduits abandonnés de termitières endémiques en un hymne naturel à la réincarnation cyclique de toute chose. Derrière une montagne de basalte se trouve finalement un océan très similaire à nos souvenirs terrestres, le ciel azur clairsemé de paresseux cumulus se reflétant en lui en un parfait miroir de liberté. Le vent se lève, la félicité est à son paroxysme, on souhaite ne jamais quitter cet état de plénitude au goût de nectar qui coule désormais dans nos artères.

Un tel potentiel de suggestion est ici permis par un downtempo fermement maintenu sous le seuil fatidique des 100 bpm, dépassé seulement dans Patterns qui est d’ailleurs l’unique extrait relativement anecdotique de ce travail. Et associé au pouvoir envoûtant de l’ambient, le rythme lent des compositions est le meilleur moyen de laisser le temps aux auditeurs d’apprécier le niveau de détail hallucinant des paysages sonores offerts par le suédois. La richesse supplémentaire de sa musique vient probablement de l’utilisation régulière de divers instruments et procédés acoustiques, balançant la fraîcheur que peut avoir la musique exclusivement électronique par la chaleur des percussions ou d’une sitar à l’arrière-goût oriental réminiscent de l’exceptionnel Leaving Home, paru en 2005. Une autre façon d’inviter au voyage et à la traversée des cultures célébrés dans Movements. Un témoignage sur la nécessité de bannir l’inertie de son parcours car le secret de la paix intérieure est de se placer dans le sens du courant pour épouser le destin, et non de lui faire vainement front. Saupoudrez le tout d’un sound design affûté, omniprésent mais jamais accablant, et vous obtenez un album intemporel et universel que seuls quelques aigris auront eu la mauvaise foi de tacler.

Un morceau se dresse pourtant contre cet équilibre absolu, non pas dans le but de nous blesser mais au contraire pour attiser plus ardemment encore notre désir de sérénité nourri par le reste de l’album. Pour nous donner l’impression qu’on le mérite un peu. The Road to Nothingness est le tout premier rapport que j’ai eu avec la musique électronique, et malgré des centaines, peut-être des milliers d’écoutes, il me donne toujours les mêmes frissons. Il représente pour moi la quintessence d’un genre sublimé à cette époque par la maison Ultimae Records, un downtempo resplendissant dans un Movements qui en restera un de ses plus magnifiques représentants. Progression aussi naturelle que millimétrée, ligne de basse spatiale, calage évident du tempo sur le rythme cardiaque au repos, mélodie partagée entre ténèbres et lumière, c’est juste un morceau de la vie. Un morceau de ma vie. Parfaite démonstration de maîtrise créative et de production, qui plus est placée avec brio comme l’instant exquis de doute avant une conclusion optimiste qui catapulte l’âme dans la stratosphère iodée de Breeze, comme une récompense finale avant l’émancipation tant convoitée.

Je me dis parfois que ce disque, tant dans sa forme que dans son fond, était destiné à m’accompagner jusqu’à aujourd’hui, et m’accompagnera très probablement jusqu’au bout. Même si après une exploration longue et minutieuse de la discographie de Solar Fields, je placerais définitivement Leaving Home comme son plus abouti par sa prise de risque permanente et le dépaysement magistral qu’il communique, Movements restera sa production la plus accessible comme sa plus fédératrice, pont évident vers des travaux tout aussi conseillables comme l’injustement négligé Until We Meet the Sky ou l’outsider Origin # 01. Je n’aborderai volontairement pas ses travaux plus axés trance, son dernier LP tant attendu Ourdom en faisant partie avec son aspect trop chromé et artificiel (sauf la piste Parallel Universe qui en est l’exception notable) qui me laissent même pas une mi-molle de consolation. D’un autre côté, sous la barre des 100 bpm, Magnus Birgersson ne vole pas son appartenance à cette trinité originelle d’Ultimae Records, aux côtés d’Aes Dana et Carbon Based Lifeforms, qui rivalisaient de génie dans leurs propres terrains de jeu et ont écrit parmi les plus belles heures de l’écurie lyonnaise durant la décennie précédente. À mon avis, il n’y avait même pas besoin de remasteriser Movements, tant le boulot abattu par Huby Sea et Vincent Villuis était parfait. Je dois cependant bien avouer que Robert Elster, pour mon plus grand plaisir, a su respecter cet héritage en y apportant sa petite touche personnelle, affinant en particulier les textures et rendant en conséquence le niveau des détails sonores plus net que jamais ; rares sont les ingénieurs son pouvant mettre leur ego suffisamment de côté pour savoir reconnaître quand un travail antérieur mérite d’être conservé. Merci de ne pas avoir saboté ce trésor sans endosser un rôle anecdotique pour autant.

Il ne me reste maintenant plus qu’à vous souhaiter un bon voyage. Car il le sera.

Alors certes, les liens en streaming proviennent encore de la version originale, mais ça me permet de dire que si le mix continu de la musique est parfait pour créer une ambiance unifiée entre les paysages sonores et est aussi obligatoire si on veut mettre 90 minutes de musique sur un CD de 80 minutes, c’est toujours sympathique (et pas difficile à l’époque du digital) de pouvoir profiter des morceaux dans leur intégralité, car leurs intros et outros sont d’une beauté unique. Mais bon, en attendant, profitez du nouveau CD, disponible après plusieurs années de rupture sauf au prix d’une bouffe en restaurant étoilé chez les italiens de Sidereal. Pas des vinyles par contre, y en a déjà plus. Sachez aussi que ce remaster a annoncé la future ré-édition d’autres joyaux du passé, soyez donc attentifs.

Dotflac

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4 Commentaires

  1. chatel CHRISTIAN

    remarquable chronique.
    refaire la meme chose avec connect ohm. autre chef d’oeuvre de la meme maison.
    merci d’avance
    christian

    • J’ai failli commencer un papier sur 9980 quand Movements a été annoncé, et mon objectif annuel est de parler d’un remaster, pas plus. Je trouve les quatre derniers morceaux légèrement moins marquants que les cinq premiers d’ailleurs, Fossil prenant tellement le devant de la scène que ce qui suit paraît phagocyté par son aura. Mais l’album reste malgré tout délicieux pour d’autres raisons, donc pourquoi pas en causer dans un futur en manque de bonnes sorties.

      Et merci tout court.

      Dotflac

  2. Damien

    Je vais reprendre les mots de Christian, merci pour cette sublime chronique. Elle dépeint parfaitement l’oeuvre et le premier paragraphe témoignage d’une période d’errance sonore, me parle énormément, la musique (sans paroles) est d’autant plus puissante qu’elle parle aux sentiments les plus enfouis, ces sensations parfois refoulées, insondables, d’une vie, sur lesquelles on ne peut pas mettre de mots

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