Solar Fields – Origin # 03 | Retour vers le futur

La présentation de Solar Fields étant déjà faite de manière étendue, on va pouvoir passer plus rapidement au cœur du sujet ; il est cependant intéressant de replacer avant l’objet du jour dans un contexte plus global. Origin # 03 est la troisième itération d’une série prévue sur quatre albums débutée en 2010 sur le vaisseau-mère Ultimae Records, et poursuivie en 2013 chez les mêmes lyonnais. L’idée générale du projet Origin est de sélectionner des idées oubliées dans les archives d’un disque dur, ou des morceaux pas terminés qui n’ont pas trouvé leur place sur un précédent disque, puis de les réinterpréter en mettant en perspective leurs années de création et de sortie respectives. Ce qui pose dès le départ un problème légitime : celui d’avoir l’impression qu’il est très facile de faire les fonds de tiroir et de se faire servir ça sous la forme d’un nouvel album, qui ne serait en fait rien de plus qu’un recyclage éhonté de matériel audio en attente de fausse rédemption. Ceux qui avaient découvert Origin # 01 il y a presque une décennie ont d’ailleurs partiellement transmis ce sentiment tiraillé entre l’incompréhension et le rejet viscéral, même aujourd’hui, en trouvant qu’il ne faisait pas le poids après un Movements intemporel (sa contrepartie ambient Altered – Second Movements en a aussi pâti, malgré toutes ses qualités). Et personnellement, ce schéma de retour dans le passé me rappellera toujours le Horror Vacui de Hecq en 2013, dont quatre pistes étaient autant de missiles sol-sol explosant les nombreuses carcasses IDM qui commençaient déjà à s’empiler à ce moment-là, mais dont tout le reste n’était que des trucs qui servaient à remplir les trous et appeler l’ensemble un long player. Pas facile de faire passer des restes de lasagne Findus pour un repas gastronomique.

Ce qui soulève dans le cas précis de Magnus Birgersson un autre problème de taille : les deux premiers opus des Origin sont une tuerie. Malgré l’apparente désillusion des auditeurs en 2010, et l’accueil à peine plus chaleureux d’Origin # 02 en 2013, l’ensemble des morceaux respirait pourtant la cohérence et l’originalité, sans trahir leurs origines temporelles ou leur capacité à pleinement resplendir. Unite (Origin 2007) ou Falling Shadows (Origin 2005) à eux seuls devraient vous motiver à donner une chance à la série, réunissant le meilleur de Solar Fields sans l’impression de déjà-vu que des détracteurs voudraient bien communiquer. Un tour de force pas évident à réaliser, encore plus quand on annonce dès le départ une tétralogie. Et la beauté dans tout ça est que malgré les origines étalées de ses parties, chaque Origin a jusque là su se créer sa propre définition de la cohérence dans la diversité. Dernière source d’inquiétude possible : la sortie de Ourdom l’année dernière, escarmouche plus ou moins trance qui n’est pas la première pour l’artiste (qui vient de ces tranchées, tout de même) mais sonnait bien trop chromée et lisse pour s’inclure harmonieusement dans le parcours déjà maousse du suédois, qui réussit définitivement mieux dans les contrées aux rythmes bradycardiques. Et arrive donc Origin # 03, six ans après le précédent opus d’une série que je croyais avortée, et me confirme que fouiller dans ses archives n’est peut-être finalement pas le pire des maux.

Remontant jusqu’à 2006, les inceptions étalées des morceaux ne sont encore une fois pas un frein à leur articulation harmonieuse, et malgré des traits similaires que les plus malhonnêtes pourront tenter de rapprocher à leurs sorties contemporaines, leur revisite récente les rendent bien actuels. Si on se prête au jeu d’inclure chaque piste dans son époque de création, on pourrait deviner pourquoi certaines sont restées à l’état d’embryon pendant plus ou moins longtemps : un I See Giants (Origin 2013) trop exaltant pour un Origin # 02 globalement plus sombre, ou un Departure from Within (Origin 2009) ultra-énergétique aux antipodes de Movements auraient fait tâche, mais semblent s’inclure naturellement dans un mouvement de tête dirigé vers un passé encore plein de surprises, mais dans une marche ferme vers les terres downtempo qui siéent toujours aussi bien à Solar Fields, balayant en 80 minutes les derniers doutes qui pouvaient encore me hanter. Comparé à Ourdom et l’inconfort patent qu’il persiste à provoquer en moi, que j’avais mis à l’époque sur le dos d’un changement d’écurie pour Sidereal (qui se transforme de plus en plus en arrière-cour d’Ultimae Records), je retrouve aujourd’hui les éléments qui m’ont séduit il y a quelques années dans un déluge de couleurs et d’émotions, qui passent dans le prisme créatif de Birgersson pour émerger en une troisième édition brillante qui n’est pas sans me rappeler avec nostalgie la musique panoramique si chère aux lyonnais, dans cette recherche permanente d’équilibre entre le monde digital et son inclusion dans des environnements concrets au bout du monde. L’univers lumineux et éclectique propre au scandinave rejoint donc à nouveau les rythmes ralentis qui ne noient pas l’information dans le tempo, reprend le parti d’un sound design moins propre et plus granuleux qui redonnent la profondeur et l’intérêt qui ont tant fait défaut l’année dernière. Je suis particulièrement friand de l’utilisation redondante et calculée d’une batterie acoustique qui ancre l’ensemble dans les eaux accueillantes d’un esprit baigné dans la production musicale digitale, mais ne renie jamais ses origines multi-instrumentalistes qui parent quasiment tous ses travaux. Comme un échange permanent entre deux envies qui s’allient plutôt que de se tirailler, donnant naissance à un objet qui vaut visiblement plus que la somme de ses parties.

Et la faiblesse attendue d’un recueil de projets radicalement différents en tous points trouve sa raison d’être dans les dix chapitres d’Origin # 03, qui tire précisément sa force et sa singularité de sa diversité intrinsèque. Je retiendrai notamment les arpèges polychromatiques de I See Giants (Origin 2013) et sa tendance à satelliser sans hésitation son public sur une planète à la végétation luxuriante, ou la lourde mélancolie compressée de Funeral for the Abandoned (Origin 2013) qui explose dans sa seconde partie en fragments de lumière aveuglante. Mention spéciale à In the Nowhere (Origin 2015) et son rythme sinusal à 60 bpm qui confirme pour moi la suprématie de Solar Fields dès qu’on cause downtempo, entre morphing bass qui prend aux tripes et mélodies aux résonances enfantines, concluant Origin # 03 et faisant directement le lien avec le concept jamais caché de voyage dans le temps qui nous guide dans les méandres intimes du suédois depuis le départ. Car c’est bien une certaine réflexion sur le temps qui nous est étalée ici, sur son influence inévitable qui se distille de manière plus ou moins concentrée dans des idées nées à un instant trop précoce, et dévoilées après une stase à durée variable sans trop savoir si elles seront encore pertinentes lorsqu’on choisira de les présenter au monde. Un pari à la fois sur le passé et sur l’avenir, et donc deux fois plus de raisons que l’ensemble s’effondre sur lui-même.

Et pourtant, pour la troisième fois, Magnus Birgersson prouve que les traversées du temps peuvent être plus qu’un ressort scénaristique éculé et voué à l’échec, transformant son fossoyage d’archives personnelles en un mélange des couleurs profondément touchant et diablement efficace, même pas terni par la seconde moitié trance d’un Response (Origin 2011) qui débutait pourtant si bien, ou d’un Bridge Wide Open (Origin 2013) un peu trop candide et simpliste à mon goût. La conclusion ralentie entre ombre et lumière de ce travail laisse en tous cas espérer les meilleures choses pour la suite.

Digital ici, le reste , ou encore . N’hésitez pas trop.

Dotflac

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