Henrik Meierkord – Kval | Simultanéité

Kval, c’est un album à ranger dans les heureux hasards de l’exploration aléatoire des suggestions Bandcamp. Croisé immédiatement après comme recommandation directe par Ian Hawgood, qui l’a d’ailleurs masterisé, ma curiosité a été gentiment piquée, et le résultat est un disque qui lance 2021 sur les chapeaux de roues des musiques que j’aime tant, malgré un label et un artiste dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. La sérendipité dans toute sa splendeur.

Dès les premières notes, le violoncelle de Henrik Meierkord nous rappelle à quel point il est l’instrument idéal pour ouvrir les corridors sans fin du temps, et nous accompagner dans leur exploration ponctuellement libre de toute contrainte. Son timbre ni trop sombre, ni trop enjoué lui autorise la plus grande gamme d’expression pour peindre des paysages à la limite du possible ; une impulsion irrésistible nous emmène dans des panoramas grandioses dignes de la Nouvelle-Zélande, dans un passé alternatif que les meilleurs romans de fantasy ne pourraient mieux décrire. Soudain, on chevauche une monture lancée à toute vitesse au milieu d’une plaine couvertes de fougères argentées et de lichens millénaires, témoins immortels qui survivront aux grains du temps qui s’écoule dans un sablier ineffable. On glisse sur la flore souple, agitée par le vent doux du sud qui nous porte. Les chaînes volcaniques nous toisent, impassibles et presque menaçantes lorsqu’elles décident d’engloutir le soleil couchant derrière leurs crêtes déchirées, noyées dans le carmin du crépuscule. Des mélodies simples qui touchent juste en faisant vibrer en résonance nos cordes sensibles, combinées à des symphonies ligneuses nées au tréfonds de forêts primordiales m’évoqueront Christoph Berg qui rencontre Richard Skelton. La dimension globale de Kval se trouve alors étendue à des plans complexes intimement connectés dans ce nouveau référentiel.

Car ce qui est opposé n’est pas nécessairement incompatible ; c’est même parfois le seul moyen d’exercer un regard éclairé sur une situation afin de la transcender. Une détresse à fleur de peau émane de chaque pore de ces compositions, la douleur lancinante d’avoir perdu une part profonde de soi-même se reflète dans les longues lamentations des drones qui agonisent en toile de fond. Les mélopées lacrymales sont autant d’expressions spontanées de la tristesse qu’aucun soin ne saurait panser. On pourrait se noyer dans cette mélancolie cerclée de doutes et de regrets, mais le propos final de Kval se trouve ailleurs ; derrière la souffrance apparente, l’esprit s’élève bien que les émotions puissent nous rendre temporairement aveugles à la mesure. Sans cette blessure initiale, la démarche de création qui en découle n’aurait pas la beauté fragile ni la sincérité profonde qu’on retrouve en chacune des pistes. La catharsis, même si elle est éreintante, libère les espaces internes pour nous permettre de les combler par de meilleures expériences, et c’est dans l’acceptation de l’affliction que les ravages thymiques laisseront l’esprit avancer en paix, et non dans sa fuite. La progression des sons va dans ce sens, passant de requiems dans lesquels le violoncelle converse avec son ombre jusqu’à un climax distordu dans Mannen I Havet, où le balancier de la grande horloge céleste oscille lentement en arrière-plan, cognant les bords du cosmos en échos monumentaux et secouant la fabrique même du temps. Ce déclic fait poursuivre l’écoute sur un ton plus optimiste et lumineux, presque rythmé par de nouvelles pulsations de vie qui vont finir de se dissoudre sur les rivages dilatés d’Andrum.

Le message en filigranes de Kval, c’est peut-être que les plus belles victoires sont celles nées des apprentissages de l’échec, et non cueillies nonchalamment sur la route de la facilité. Traverser les épreuves pour grandir et devenir adulte, retenir sa respiration pour provoquer l’embellie pulmonaire. Arrêter d’être otage du passé et l’utiliser comme une force motrice pour savourer le présent auquel s’amarrer durablement. Quelque chose à propos de la simultanéité de l’existence.

Quelques CDs, plus de digital, et surtout beaucoup d’amour juste ici.

Dotflac

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