Selm – TiiiER / Post-Adrenaline | Claustrophonie

Les frères Nicolas et Thomas Giets avaient déjà balancé début 2019 un petit pavé dans la mare des musiques qui font du bien là où ça fait mal. Opal Tapes, dont la qualité des sorties est moins constante à mon goût depuis quelques années, avait réussi à dénicher un Kreise déjà aussi délicat qu’une giclée de jus de citron sur une plaie ouverte ; TiiiER / Post-Adrenaline, mutant combiné de ce qui devait originellement être deux EPs, y rajoute du vinaigre et assaisonne le tout de gros sel.

Alors oui, les rabat-joies du fond se manifesteront certainement pour déverser leur bile sur le fait que Selm n’invente pas grand-chose. Les ravages atonaux d’un sound design aride ne feignent pas une admiration évidente pour les gaziers d’Emptyset. Les textures reptiliennes qui sifflent en suspension incertaine au-dessus de nos têtes évoqueront à mes oreilles les phobies dépeintes par Roberto Crippa. On retient parfois notre respiration en caisson anoxique forgé dans les mêmes amalgames que Raime. Il y a pourtant quelque chose de plus chez Selm, qui rampe dans l’obscurité, entre des compositions râpeuses en flux tendu et des punitions troglodytes écorchant l’épiderme. Sévissant dans une zone bornée par une techno sombre proto-industrielle et une rhythmic noise à l’énergie potentielle destructrice, TiiiER / Post-Adrenaline arbitre avec un malin plaisir un jeu de contrastes furieux, dont il sait que tous les participants sortiront estropiés.

Lancer l’album, c’est se faire immédiatement jeter seul dans une fosse exiguë aux airs de tombe. La terre houilleuse colle à la peau, se glisse sous les ongles, laisse un goût de pétrichor contaminé sous la langue. Une bruine assassine ne suffit pas à nous mouiller mais ne manque pas de saper le moral, comme la douceur ironique d’un linceul qui viendrait couvrir nos épaules paralysées par les températures en chute libre. Les séances de matraquage impitoyables de la première moitié du disque sont suivies par les extraits qui vont réellement provoquer l’attrition systémique et systématique du corps. La sensation de se faire déverser des seaux d’insectes grouillants et de vipères en contorsion sur la moindre parcelle de notre anatomie, dans notre geôle souterraine où l’on se découvre claustrophobe, culmine dans le trio Nineteen Voices / Irr / Brett ; une force tellurique émane de ces saillies, semble faire résonner les parois de notre prison pour les exploser en éclats acérés, visant à tête chercheuse l’intégralité de nos nocicepteurs. Noir et blanc. Froid et douleur. Terre et sang. Épreuve et, peut-être, salvation. Riffs désaturés, kicks sismiques et textures bouclées ad nauseam en feedback nous enterrent à chaque itération. Les pouvoirs de l’électricité et du son condensés exactement comme je l’aime, entre torture consentante et catharsis impopulaire, amplifiés par la magie des silences qui retournent les lames dans les plaies.

Dommage que TiiiER / Post-Adrenaline ne bénéficie pas d’un mastering aux petits oignons pour détailler encore plus ses reliefs, qui manquent parfois cruellement, surtout dans les pistes un peu plus en marge qui auraient mérité un impact supplémentaire. Je ne bouderai cependant pas mon plaisir à l’idée d’éprouver un syndrome de Stockholm envers cet objet, qui confirme tout l’intérêt à surveiller l’avenir des frères Giets dans l’artisanat sonore instable, impitoyable, et tout de même foutrement efficace.

Digital ou double vinyle avec une photographie de tueur par .

Dotflac

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