Abul Mogard au Centre Wallonie-Bruxelles | Chronotaraxis

Abul Mogard 1

Étant pourtant un gros troglodyte à tendance ochlophobe, il fut malgré tout difficile de résister à la possibilité d’assister au premier concert d’Abul Mogard en France, dans le cadre du Festival (((INTERFÉRENCE_S))). Et je n’ai donc pas résisté, surtout après toute la famine culturelle traversée ces nombreux derniers mois, et encore plus car l’entrée était gratuite (mais valait mieux réserver en avance sa place quand même). Plusieurs questions alimentèrent immédiatement les fantasmes : entendrons-nous des morceaux inédits, déjà sortis, des variations ? Quelles cordes sensibles vibreront ce soir ? Verrons-nous enfin au-delà de l’anonymat de l’artiste, soi-disant un serbe à la retraite en manque de trips acoustiques à résonances métallurgiques ?

Ai-je répondu à ces questions ? Oui. Exposerai-je l’intégralité de ce que j’ai découvert? Non. Ce n’est pas parce qu’on peut que l’on doit. Le mystère sur l’identité d’Abul Mogard restera donc dissimulé dans les quelques images volontairement déplorables illustrant cet article. Pour le reste cependant, je m’en donnerai à cœur joie. Sachant vers quel type d’expérience mes comparses amplitudiens et moi-même nous dirigions, à savoir une performance audio-visuelle en comité réduit assis dans des sièges confortables, nous n’avons pas hésité à faire un détour préalable par un bar généreux en jus de bagarre houblonnés qualitatifs. Anesthésier avec parcimonie (ou pas) la raison pour ouvrir grand les portes de l’inconscient et des ressentis, et potentiellement repousser les limites déjà prometteuses du voyage que nous nous apprêtions à effectuer. On s’assied donc à mi-hauteur de la salle, sur la droite, histoire d’avoir un angle plongeant et étonnamment ouvert sur le spot du musicien, et une vue panoramique des projections de Marja de Sanctis en fond. Nous avions quelques idées sur ce qui allait se passer, donc. Après tout, Abul Mogard, on l’aime pour ses longues méditations farfisesques au bord de l’effondrement. Ses créations humbles et minimalistes stimulant les émotions les plus profondes et les souvenirs les plus dissimulés. Sa capacité extraterrestre à révéler sans effort l’essence de ce que nous sommes dans ses marées inarrêtables de drones instables. Nous pensions être bercés dans le son à travers une forme de méditation en pleine conscience ; nous avons vécu plus que ça. L’effet de l’éthanol n’y est probablement pas étranger, mais tout de même, on en a vu d’autres.

Abul Mogard 2

Mogard arrive dans la pénombre de la salle, qui réagit à peine ; aucun dédain de notre part, c’est juste que nous sommes déjà prêts à absorber la suite dans un silence religieux du respect et de l’impatience fébrile. Ce qui a suivi est, nous le pensons, 60 minutes de transe. Difficile à dire, tant l’atmosphère se joue de la relativité du temps, nous laissant croire que ce concert aurait tout aussi bien pu durer 30 minutes, deux heures ou trois jours. Une fissure invisible du sablier auquel nous sommes soumis par Abul Mogard, déportés en territoires étrangement distants, alimentés par les projections hypnagogiques en arrière-plan. Un microcosme surréel qui supprime la raison de l’équation. Les machines à fumée brouillant la vision ; les images mouvantes embrumées, rappelant parfois des instantanés du réel, d’autres fois des paysages liquides purement abstraits de pseudo-aquarelles en chorégraphies asynchrones ; la pénombre presque permanente sur le musicien, chef d’orchestre de cette démonstration onirique, hypnotique… Mystique ?… Les influences croisées de ces paramètres s’associent à trois longs mouvements d’une vingtaine de minutes chacun, aux origines indétectables, pour nous soustraire momentanément au présent. Éruptions texturales, ressacs harmoniques, instabilités dissonantes se télescopent ou s’additionnent dans un objectif de transcendance subtile mais en constante progression. Les fréquences savamment imparfaites et les mélodies hypnotiques ne tardent pas à s’infiltrer sous la peau et à agir sur les neurorécepteurs. Tête qui oscille en rythme avec la musique, poils qui se dressent de plaisir sur l’échine, échappées lacrymales furtives, conduits auditifs alignés avec ces compositions d’un autre monde. Une potion analogique pour junkies de la synesthésie.

Abul Mogard 3

On se fait presque arracher de cette communion brève avec les éléments par les applaudissements de l’audience, auxquels Abul Mogard répond sobrement en s’inclinant rapidement devant elle, avant de s’échapper vers les coulisses. Là aussi, pas de dédain, il semblait autant ravi de sa prestation que nous. Mais il a un mythe à préserver, et sa retenue ne fait que le servir. C’est pas nous qui lui en voudrons en tous cas, car nous avons obtenu ce que nous souhaitions, et même plus.

Dotflac

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