Line Spectrum – Forms | Liminalité

FormsJe ne vous détaillerai pas plus le parcours d’Oleg Puzan, responsable pour moi d’un des meilleurs albums de drone / dark ambient de la décennie précédente avec Outer Tehom, sous son alias Dronny Darko ; je l’ai déjà bien assez fait par le passé. Ignorant toujours les limites d’un genre éculé depuis longtemps sous ce pseudonyme, voilà une bonne paire d’années qu’une autre personnalité a émergé des abysses de son identité sous le nom de Line Spectrum. Gardant les caractéristiques sombres et asphyxiantes de son âme, il va chasser les sons et les manipuler dans des territoires plus bruts de décoffrage. Plus minimalistes aussi. Mais comme il est important de faire une séparation entre simple et simpliste, il est essentiel de reconnaître minimaliste et chiant. Explications avec Forms, son second album qui paraît chez Shimmering Moods Records.

Cet objet musical m’a tout de suite rappelé, à différents niveaux, des inspirations plus ou moins proches de la musique concrète. Sons trouvés, manipulations électroacoustiques, jeux sur l’espace et le temps. La sensation de plonger dans une épure de la réalité, aux stimuli calculés, sélectionnés et raffinés. Amplitudes et dynamiques vivent en autarcie mais s’annulent ou s’additionnent dans nos pavillons, créant un mouvement glissant en permanence dans des interstices fréquentiels et fantasmagoriques. Subtilité et surprise cohabitent silencieusement, sobriété et perfectionnisme communiquent sans échange préalable. Une certaine essence du réel transformée en reliquants sonores, l’isolement de Dronny Darko sans la terreur existentielle qui l’habite. Ce qui me mène à associer Forms à une découverte interwebzienne récente qui m’a séduit autant qu’elle a stimulé certaines angoisses profondes : les backrooms.

Né dans les recoins isolés de la toile, ce paradigme correspond parfaitement à ce que cet album transmet. Un monde parallèle au notre, dans lequel on peut trébucher et échouer par inadvertance. Un purgatoire en sens unique, sans possibilité de revenir en arrière. Des environnements minimaux éveillant en nous une partie mélancolique, origines à la fois d’un flot de familiarité et de peur inextinguible. En particulier le lobby, suite vraisemblablement infinie de couloirs à l’architecture improbable, tapissés de papier peint passés aux teintes jaune moutarde sales et recouverts de moquette humide à l’odeur de moisi. Des corridors remplis par le son unique et lancinant de lumières cliniques aux néons qui bourdonnent trop bruyamment. Une atmosphère liminale située au creux des plus profondes vallées dérangeantes que l’esprit humain peut imaginer. La conjugaison de ce sentiment particulier de déjà-vu et d’espaces subtilement non-euclidiens, dessinant à la craie humide et au charbon ardent des contrastes inclassables. Empreintes esthétiques définitivement humaines, mais absence chronique de vie sur notre chemin. Champ de vue épuré cédant la place à des angles morts étrangement préoccupants, comme habités lorsqu’on les ignore ou les oublie. Bordures d’exploration frisant l’ordinaire, puis transition abrupte dans un cratère obscur au minimalisme juste un peu trop poussé. Ressentis similaires dans Forms, jouant habilement avec les silences quand on les fuit, et les bouillonnements sensoriels grattant sous la table osseuse lorsqu’on se perd dans la contemplation béate. Des artéfacts acoustiques aux allures de sons pêchés dans une fosse d’oubli puis réétudiés, poussant un peu plus l’association aux backrooms que l’on sonde à travers des found footages au format VHS. Une angoisse liminale analogique dont Line Spectrum est le gardien invisible.

Mais peut-être ne sommes-nous pas si seuls dans ce macrocosme, en témoignent les éclats de voix humaines à la fin de Dislocation. Indiscernables, enfantines. Inexplicablement pas à leur place d’ailleurs. Et alors : réalité, paréidolies, folie ? Ou un peu des trois. Là où la fluidité de Forms s’infiltre pour créer sa propre dimension tangente à la notre.

Quelques CDs subsistent, mais comme d’habitude, le digital est .

Dotflac

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